Atombombe
Krieg in Europa.
Par
blatt-christophe
Le 24/02/2022
Es gibt Krieg in Europa.
Die aktuelle Situation verändert den Kontinent und die Frage stellt sich für die Europäer: Wie konnte es zu dieser Entwicklung kommen?
Wie kann man diese Gewalt und dieses Unrecht beenden?
Denn der Krieg ist eine Niederlage für die Demokraten auf dem Kontinent.
Der folgende Artikel stellt die Frage nach der richtigen Politik, um einen Krieg zu verhindern.
Es gibt keine Alternative zum Frieden, aber es gibt keinen Frieden unter einer Geweltherrschaft.
Wie kann man darum aus dem Krieg zum Frieden finden? Darüber gilt es nachzudenken.
En Ukraine et ailleurs, comment les politiques de dissuasion peuvent provoquer la guerre
Thomas Lindemann, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
La politique américano-européenne en Ukraine semble s’inspirer d’un calcul simple : si les bénéfices de la paix l’emportent sur ceux de la guerre, le Kremlin s’abstiendra de recourir à la force armée. Aussi les responsables otaniens menacent-ils régulièrement la Russie de tout un attirail de représailles qui seraient insupportables pour un pays au PIB semblable à celui des Pays-Bas, aux dépenses militaires comparables à celles de la France et qui, en outre, sait qu’un conflit ouvert avec l’Ukraine, dont la population, sauf à l’Est, lui est largement hostile, serait pour lui très coûteux.
A priori, cette approche mise en œuvre par les pays otaniens semble frappée au coin du bon sens.
Elle mérite pourtant d’être interrogée car elle peut aussi avoir un effet exactement inverse. Ce qui est tristement illustré par le lancement de l'opération militaire de Moscou durant la nuit de mercredi à jeudi.
Au cœur de la dissuasion : l’image donnée par chacune des parties
En affirmant qu’une invasion totale de l’Ukraine par la Russie est imminente, les responsables de l’OTAN ont dramatisé les manœuvres et concentrations militaires russes aux frontières de sa voisine. Ce faisant, ils ont cherché à rendre plus crédible leur menace dissuasive : l’idée était de convaincre Moscou de leur détermination absolue. Mais comment expliquer que, malgré tout, les dirigeants de Moscou aient devancé l’affrontement en reconnaissant les républiques séparatistes de Lougansk et de Donetsk ?
Un retour historique sur le rôle de la dissuasion dans les crises internationales peut être utile. Même s’il faut se méfier de toute analogie hâtivement établie, deux constantes politiques semblent relativement incontestables pour comprendre l’issue d’une crise.
Tout d’abord, les décideurs d’une entité étatique aspirent non seulement à assurer la sécurité et la survie de leur entité, mais aussi leur propre survie politique. La « profession politique » est une carrière comme une autre, et les dirigeants doivent jouer la partition de la souveraineté nationale pour conserver leur légitimité. À cet égard, la dramatisation du conflit ukrainien par Boris Johnson peut ainsi s’interpréter comme une performance d’« homme fort », dans un contexte interne où son sérieux de dirigeant est en question.
Des leaders politiques qui apparaissent passifs, voire dominés, devant une « puissance étrangère » auront une vie politique très courte comme le démontre l’expérience de l’administration Carter en 1979 dans la crise des otages avec l’Iran.
Cela conduit à un deuxième constat : si la dissuasion relève apparemment d’un calcul rationnel coût-avantage impeccable, elle comporte un inconvénient majeur : celui qui s’y conforme apparaît facilement « soumis », même humilié. En d’autres termes, les coûts de la dissuasion en termes psychologiques et de légitimité peuvent être considérables et inciter des dirigeants comme Slobodan Milosevic ou Saddam Hussein à accepter l’affrontement, malgré une infériorité évidente.
L’option de la dissuasion empathique : enseignements de 1914 et de 1962
Pourtant, il existe une alternative : celle de la dissuasion « empathique ».
Cette approche consiste à prendre en considération les coûts psychologiques de la dissuasion pour la partie qui en fait l’objet. Pour cela, il s’agit d’abord de privilégier le format privé dans son exercice. En effet, une menace proférée en tête à tête est plus facilement acceptée qu’une menace exprimée au vu et su devant l’audience interne. La crise de juillet 1914 et la crise de Cuba d’octobre 1962 en sont des illustrations.
En 1914, alors que le chancelier allemand Bethmann Hollweg cherchait encore activement, le 29 juillet, à arrêter l’escalade en poussant son allié austro-hongrois à accepter un compromis avec la Triple Entente, il changea radicalement d’attitude dans la soirée du 30 juillet et donna le feu vert à la mobilisation générale. Que s’était-il passé ?
Le 28 juillet, le secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères, Lord Grey, avait menacé Bethmann Hollweg, lors d’une conversation privée, expliquant qu’en cas de conflit Londres soutiendrait la France et la Russie. La menace, qui n’avait pas fuité, avait porté ses fruits, et le chancelier avait donc tout fait pour éviter que la situation ne dégénère. Mais le 30, on apprit que la Russie avait ordonné une mobilisation partielle. Cette information, publique, avait placé le chancelier, réputé trop « mou », devant une immense pression non seulement militaire, mais réputationnelle. Il ne pouvait pas se permettre de céder. On connaît la suite…
48 ans plus tard, le monde a évité un autre affrontement cataclysmique. Probablement en partie parce que c’est en privé que le président Kennedy, au dernier jour de la crise cubaine, avait averti le numéro un soviétique Khrouchtchev de l’imminence d’une escalade militaire américaine. Khrouchtchev put reculer, mais sans perdre la face.
Un autre aspect de la dissuasion empathique concerne la reconnaissance de l’autre comme acteur autonome, notamment via la préservation de l’image de sa souveraineté, même quand celle-ci est largement fictive. Alors que l’ultimatum austro-hongrois à la Serbie de 23 juillet 1914 est l’un des exemples les plus flagrants d’un radical mépris de toute reconnaissance d’action autonome de l’autre – Vienne exigeait notamment la coopération de la police serbe avec les autorités austro-hongroises dans la recherche des « coupables » de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand –, le président Kennedy reconnut en fin de crise, sans engagement formel mais publiquement, la souveraineté de Cuba via un engagement de non-invasion.
Cette concession était importante pour que Khrouchtchev puisse sauver partiellement la face. Poussé par des considérations internes, car les élections parlementaires de mi-mandat approchaient, Kennedy garda secrète la concession du retrait de missiles américains de Turquie. Ce caractère secret de la décision du président américain aurait pu être fatal à la résolution de la crise. En effet, l’URSS voulait un accord public, qui aurait souligné que les deux « Grands » traitaient sur un pied d’égalité : les Soviétiques retiraient leurs missiles de Cuba, les Américains retiraient les leurs de Turquie. Néanmoins, Kennedy comprenait que l’invasion d’un allié « socialiste », le Cuba de Castro, serait inacceptable pour l’URSS, et mena sa gestion de crise sur cette base.
Tout indique que la politique de la dissuasion mise en œuvre par les décideurs américains dans la crise ukrainienne est à l’opposé d’une démarche empathique : les menaces sont publiques et personne ne semble se demander comment les leaders russes pourraient accepter que tous leurs voisins européens, et pis encore, les anciennes républiques soviétiques, intègrent l’OTAN.
Les politiques otaniennes auront surtout contribué à un processus qui a fait monter la tension à un point inédit. Le message du Kremlin semblerait le suivant, pour obtenir une finlandisation de l’Ukraine : si l’Ukraine doit intégrer l’OTAN, nous allons annexer par la force l’Est du pays. Si cette solution ne semble pas « raisonnable », elle paraît pourtant politiquement seule en mesure de permettre à la Russie de se mettre en scène comme grande puissance souveraine…
Cet article a été co-écrit avec Vincent Touze, docteur en sciences politiques, spécialiste de la crise de Cuba.![]()
Thomas Lindemann, Professor of International Relations & Political Science at L'École polytechnique, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
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En Ukraine, la Russie fait la guerre pour étendre sa sphère d'influence
Pierre-Yves Hénin, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
En engageant les opérations militaires contre l’Ukraine, Vladimir Poutine a montré qu’il ne renonçait pas à la guerre pour réaliser son objectif : la reconstitution d’une sphère d’influence russe dans l’espace de l’ancienne Union soviétique.
Pour bien comprendre la situation, il est nécessaire de revenir sur cet objet contesté des relations internationales qu’est la notion de sphère d’influence.
Tradition européenne et tradition étatsunienne
La période de tension qui a précédé l’ouverture des hostilités de ce jeudi 24 février a fait apparaître des dissensions entre alliés. Malgré un unanimisme de façade, auquel seule la Hongrie a dérogé, certains pays européens se sont longtemps démarqués de la fermeté affichée par l’administration Biden.
Les réserves européennes répondent bien sûr à des divergences d’intérêts, comme l’ont montré les hésitations affichées par l’Allemagne. Il nous semble pourtant que ces réticences tiennent, aussi, à des spécificités affectant les cultures politiques. L’Europe reste marquée par une tradition diplomatique se voulant réaliste qui ne se reconnaît pas dans une diplomatie étatsunienne qui donne officiellement la primauté aux principes moraux.
Dans son ouvrage de synthèse sur la diplomatie, l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger met en avant l’opposition entre ces deux traditions diplomatiques.
En 1919, à la Conférence de la Paix, le président Woodrow Wilson affirme que la diplomatie européenne, qui privilégiait la recherche de l’équilibre des forces, doit désormais se tourner vers une conception nouvelle, dérivée de l’idéalisme américain.
Selon lui, la diplomatie doit se fonder sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et sur la recherche de la sécurité collective. Largement reprise par le Pacte de la SDN, puis par la Charte de l’ONU, cette vision inspire le droit international contemporain. À ce titre, se trouve condamné un élément de l’ordre international traditionnel : l’instauration de sphères d’influence par les grands États.
Le retour, ou le maintien, de l’Ukraine dans une zone d’influence russe est fréquemment présenté comme étant l’objectif final de Vladimir Poutine. Cet objectif serait à l’origine directe de la crise qui se développe depuis décembre 2021.
L’illégitimité de cet objectif est couramment avancée pour dénoncer la politique russe, par exemple par le président polonais Andrzej Duda ou par le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg.
Ainsi mise en avant, la notion de sphère ou de zone d’influence, de même que les débats qu’elle a inspirés, mérite d’être mobilisée pour nourrir la réflexion sur le conflit et la crise ukrainienne.
À l’origine de la revendication russe : le prix de la défaite
Alors même que l’URSS n’avait pas été vaincue militairement, le prix de l’effondrement du système soviétique en 1991 a excédé, pour la Russie, le coût de la défaite de l’empire russe face à l’Allemagne, actée par le Traité de Brest-Litovsk d’avril 1918 ; il a aussi été supérieur aux concessions maximales que Staline était disposé à accepter à l’automne 1941, alors que l’invasion de l’Union par la Wehrmacht semblait inexorable, comme l’ont noté Georges-Henri Soutou dans son ouvrage sur La guerre de cinquante ans et Kissinger dans l’ouvrage précité.
La CEI, créée sur les décombres de l’URSS, avait pour fonction de structurer dans la durée la coopération entre les États issus de l’Union, mais cette organisation s’en est révélée incapable. Paradoxalement, c’est pour une grande part à cause de la mobilisation du nationalisme russe par Eltsine dans sa stratégie de prise de pouvoir que Gorbatchev a échoué à reconstruire sur une base fédérale et démocratique un ensemble post-soviétique dans lequel la Russie aurait tout naturellement retrouvé son rôle central. À défaut, la reconstruction de relations avec cet « étranger proche » pour rétablir une sphère d’influence devait susciter affrontements et conflits.
La perception révisionniste russe reprend largement à son compte le syndrome de l’encerclement, central dans la littérature diplomatique et militariste de l’Allemagne wilhelminienne. En 1914, le grand état-major de Berlin estimait nécessaire de briser l’encerclement du Reich par la Triple Entente avant que l’armée russe ne soit devenue trop puissante. De la même façon, Vladimir Poutine a affirmé à de multiples reprises, et spécialement dans son discours du 22 février dernier, que Moscou devait absolument réagir au processus d’élargissement de l’OTAN, poursuivi de 1999 à 2020, qui a abouti à ce que plusieurs pays de la frontière européenne de la Russie sont aujourd’hui alliés aux États-Unis, donc potentiellement hostiles en cas d’affrontement entre Washington et Moscou.
Les sphères d’influence : bref rappel historique
Le terme de sphère d’influence apparaît à la fin du XIXe siècle dans des accords entre puissances coloniales, notamment dans les accords germano-britanniques de 1886 et de 1890] répartissant entre les deux pays des zones d’influence en Afrique, qui sont suivis d’accords franco-allemands et franco-britanniques, puis russo-britanniques. Lord Curzon, l’un des premiers diplomates à analyser cette notion de « sphère d’influence », la considère comme une version atténuée du protectorat.
Associées à l’ordre colonial, les zones d’influence sont condamnées dans l’approche wilsonienne qui inspire la Conférence de la Paix en 1919 et le Pacte de la SDN. On trouve déjà à cette occasion une ambiguïté fondamentale de la conception américaine puisque le Pacte, dans son article 21, validait explicitement la doctrine Monroe, qui instituait pourtant de facto l’« hémisphère occidental » en sphère d’influence américaine.
Franklin D. Roosevelt (président de 1932 à sa mort en 1945) devait renouveler à diverses reprises cette condamnation avec, toutefois, la même ambiguïté, puisqu’il acceptait à Yalta une dérogation explicite : la Mandchourie était reconnue comme appartenant à la sphère d’influence soviétique. Néanmoins, sans que la Charte de l’ONU, adoptée en juin 1945, n’aborde explicitement la question, ses dispositions générales excluent la légitimité internationale des sphères d’influence.
Les déclarations de l’immédiat après-guerre devaient rapidement faire place aux exigences de la guerre froide, dont les zones d’influence respectives des États-Unis et de l’URSS constituaient un enjeu central. À nouveau, comme l’a remarqué Graham Allison, l’issue victorieuse de la Guerre froide a fourni l’occasion à divers responsables américains de proclamer que les zones d’influence devaient disparaitre du nouvel ordre international. La position américaine rejoignait ainsi les principes de souveraineté du droit international.
Le renouveau des zones d’influence
Avec la fin du « moment unipolaire » d’un ordre international à domination américaine, les sphères d’influence sont réapparues dans la réflexion comme dans la réalité des relations internationales.
Divers auteurs ont proposé de réévaluer ce concept, dont la connotation péjorative leur parait injustifiée. Renouant avec la notion de grands espaces – grossraume – développée Carl Schmitt, cette approche considère que les sphères d’influence permettent de construire un ordre international pluraliste, par opposition à un système universaliste – condamné de fait à être dominé par une puissance hégémonique, en l’espèce américaine.
Comme il fallait s’y attendre, cette approche s’est trouvée mobilisée en soutien de la politique de Vladimir Poutine, comme d’ailleurs de celle de Xi Jinping.
Dans le foisonnement d’études et d’articles que suscite la crise ukrainienne, ce débat théorique qui sous-tend les postures opposées des protagonistes reste insuffisamment mis en avant.(https://russiamatters.org/analysis/us-embrace-great-power-competition-also-means-contending-spheres-influence)
Des principes aux compromis
Certes, dans sa réponse aux propositions de Vladimir Poutine sur une nouvelle architecture de sécurité européenne, qui visaient à exclure toute éventuelle adhésion de l’Ukraine à l’OTAN même à lointaine échéance, l’administration américaine est restée ferme sur le principe du droit pour l’Ukraine de contracter les alliances qu’elle souhaite.
Pourtant, comme l’a souligné en 2020 Graham Allison, les États-Unis devront finir par se résoudre à abandonner des aspirations inatteignables et « accepter que les zones d’influence restent un élément central de la géopolitique ». Les modalités de cette résignation restent problématiques.
La « finlandisation » de l’Ukraine est une solution régulièrement évoquée. Certains relèvent que cela n’avait pas entravé, durant la guerre froide, la capacité de la Finlande à mener sa vie démocratique et économique sans interférence du grand voisin soviétique.
Toutefois, au moment où la Finlande elle-même s’interroge sur une éventuelle adhésion à l’OTAN, on comprend la réticence que l’idée de finlandisation peut susciter en Ukraine. Le politiste britannique souligne ainsi Taras Kuzio souligne à cet égard :
« Une Ukraine neutre dans une “zone russe d’intérêts privilégiés” ne ressemblerait pas à l’Autriche ou à la Finlande pendant la guerre froide, mais plutôt à la Biélorussie du président Loukachenko. »
On mesure, dès lors, le risque d’un retour à la reconnaissance explicite de zones d’influence. Entré dans une nouvelle phase avec l’engagement d’opérations de guerre, le conflit en cours aboutira-t-il à la reconnaissance d’une sphère d’influence russe élargie et consolidée, au détriment de l’indépendance ukrainienne ? C’est tout l’enjeu des jours et semaines à venir…![]()
Pierre-Yves Hénin, Professeur émérite en économie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
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Hunger!
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L’aide internationale, indispensable sur la durée en Ukraine… et ailleurs
Pierre Micheletti, Université Grenoble Alpes (UGA)
Alors que le sort de l’Ukraine est toujours incertain et que sa population subit la violence d’un conflit qu’elle n’a pas souhaité, s’exprime de toutes parts en Europe une large solidarité.
On ne peut que s’en réjouir. Mais aussitôt émergent les symptômes d’une compassion à géométrie variable.
Les « bons » réfugiés, et les « mauvais »
Les étrangers non européens présents en Ukraine ne se sont pas vu octroyer les mêmes facilités de prise en charge pour pouvoir quitter le pays en guerre. Des étudiants et travailleurs originaires d’Afrique, d’Asie ou du Moyen-Orient sont sommés d’attendre, sur place, des jours meilleurs. La levée de boucliers induite dans les opinions publiques par cette attitude de certains responsables européens des pays limitrophes à l’Ukraine semble avoir mis un terme à la discrimination initiale.
En France, quelques éditorialistes et responsables politiques se laissent aller à des commentaires choquants. Citons, par exemple, le député centriste Jean Louis Bourlanges, invité au micro d’une grande radio :
« (Du fait de la situation en Ukraine) « on aura une immigration de grande qualité dont on pourra tirer profit. »
Ou bien un journaliste sur une chaîne d’informations en continu :
« On ne parle pas ici de réfugiés syriens qui fuient les bombardements du régime syrien ; on parle d’Européens qui partent dans des voitures qui ressemblent à nos voitures et qui essaient juste de sauver leur vie. »
Parce que les Syriens, non ?
De tels propos – inacceptables – illustrent une forme de « double standard » décomplexé entre les « bons » déplacés forcés et ceux qui seraient « négligeables ».
Ils traduisent, dans la bouche de leurs auteurs, la réaffirmation d’un occidentalo-centrisme dans la lecture des affaires internationales auquel les organisations humanitaires doivent elles-mêmes être très vigilantes.
L’impact de la mobilisation pour l’Ukraine sur les autres crises humanitaires
Outre les questions éthiques soulevées par ces postures, un autre danger se profile : on pourrait assister à un brusque coup de frein sur les financements des crises majeures et prolongées (Syrie, RDC, RCA, Yémen, Bangladesh, Soudan du Sud…) pour réorienter les dons des principaux pays contributeurs vers la crise ukrainienne.
Si tel devait être le cas, les conséquences seraient très graves pour le sort des populations alors délaissées. D’autant plus que le conflit en Europe aura de lourdes conséquences sur les prix et sur les possibilités de transport du blé, l’Ukraine constituant le premier fournisseur du Programme alimentaire Mondial (420 000 tonnes de produits alimentaires en 2020).
En toile de fond se trouve ainsi à nouveau posée la question du mode de financement) de l’aide humanitaire internationale. Ce modèle repose pour les trois quarts de l’enveloppe annuelle (de 40 milliards de dollars) sur les contributions volontaires d’une vingtaine de pays membres de l’OCDE – essentiellement occidentaux – et pour un quart sur la générosité de donateurs individuels issus des mêmes pays.
La crise ukrainienne, par son ampleur, va encore accroître le différentiel annuel qui prévaut au niveau mondial entre les besoins estimés nécessaires par le Bureau de Coordination des Affaires Humanitaires des Nations unies (OCHA) et les recettes obtenues. Il est déjà chroniquement déficitaire : 40 % des sommes appelées ne sont pas obtenues.
Le système humanitaire international ne peut plus fonctionner efficacement avec une telle équation économique. Elle est soumise à la fois à une subjectivité compassionnelle que l’on sait éphémère, et aux logiques d’une générosité aléatoire. La mobilisation est intimement liée aux proximités culturelles, géographiques, économiques ou politiques des individus et des États donateurs avec les populations confrontées à des crises.
Les images choc du petit Aylan, dont le corps sans vie fut retrouvé sur une plage de Turquie après le naufrage de l’embarcation qui le transportait avec ses parents ayant fui la Syrie, ont été vite oubliées. Il aura fallu la sortie récente d’un film qui lui est consacré, et dont le tournage s’est fait à l’insu de la famille, pour qu’éclate une nouvelle polémique. Cet épisode a réactivé la mémoire de ce petit garçon et du drame dont sa mort a résulté.
Une crise chasse l’autre
Ainsi, pendant que l’attention se focalise brusquement sur le sort de la population ukrainienne, seuls 10 % des fonds appelés par l’ONU pour lutter contre la famine en Afghanistan ont été obtenus. Six mois après les images – diffusées en boucle sur toutes les télés du monde – des foules afghanes massées sur l’aéroport de Kaboul pour fuir l’arrivée des talibans au pouvoir, le gouvernement danois met en place les premières procédures d’expulsion de réfugiés issus de ce pays présents sur son sol.
Au Yémen, où perdure une situation dramatique, les financements de l’aide ont baissé de 40 % l’an dernier.
Trop empreinte d’une générosité émotionnelle, l’aide internationale ne peut se déployer de façon satisfaisante pour les populations fragilisées par des crises dont bon nombre s’étalent sur des années. La durée de séjour moyenne de séjour dans un camp de réfugiés est de plus de dix ans. Pour les organisations humanitaires, la plus grande des vigilances reste de mise. Partout dans le monde aujourd’hui, et peut-être en Ukraine demain…![]()
Pierre Micheletti, P résident d’Action Contre la Faim – France. Concepteur et responsable pédagogique du diplôme universitaire « Santé Solidarité Précarité » à la Faculté de Médecine., Université Grenoble Alpes (UGA)
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
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Jusqu’où les États-Unis et l’OTAN peuvent-ils aller dans leur soutien à l’Ukraine en guerre ?
Samantha Marro-Bernadou, Université de Bordeaux
Les pays occidentaux ont fourni à l’Ukraine un soutien assez conséquent dans de nombreux domaines dès le début des hostilités, mais, aux yeux des autorités de Kiev, ce soutien est insuffisant.
Comment expliquer cette auto-limitation des pays occidentaux, et notamment des États-Unis, membre fort de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et adversaire historique de la Russie ?
Les États-Unis envoient de l’aide en Ukraine…
Regardons d’abord dans quelle mesure Washington s’implique dans ce conflit aux côtés de Kiev.
Premièrement, il y a le volet économique et financier avec les sanctions, dont les premières remontent au 6 mars 2014. Dès le 21 février 2022, le gouvernement étatsunien en a mis en place de nouvelles, contre des personnalités importantes du régime russe, contre des entreprises d’État critiques, ou encore visant les exportations étatsuniennes de certaines technologies utiles à la Russie. Celle-ci a également été exclue de la plate-forme de communication bancaire internationale SWIFT.
Ensuite, il y a le volet militaire. Au 7 mars, environ 100 000 soldats étatsuniens étaient déployés en Europe, en complément du transfert de plus de 2 milliards de dollars d’aide. Le 16 mars, le secrétaire d’État Anthony Blinken a recouru pour la cinquième fois en moins de six mois à une autorisation exceptionnelle d’assistance pour l’Ukraine, atteignant des sommes considérables. Cette aide comprend la livraison d’équipements militaires et de la formation.
En parallèle, Washington participe au renforcement des capacités de défense de l’OTAN sur son flanc est, en y envoyant par exemple des avions de chasse. La Force de réaction de l’OTAN a également été activée pour la première fois de son existence par le général Tod D. Wolters, Commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR), dans un but de dissuasion et de défense. Le 24 mars, les chefs d’État de gouvernement des pays de l’OTAN se sont accordés sur la nécessité de déployer quatre nouveaux groupements tactiques multinationaux en Bulgarie, en Hongrie, en Roumanie et en Slovaquie.
Le volet militaire ne comprend toutefois pas l’envoi de troupes étatsuniennes sur le territoire ukrainien et le président Biden, commandant des forces armées, a été clair à ce sujet.
… mais pas de troupes
Un détour par le droit s’impose pour connaître le cadre juridique qui régit les interventions extérieures étatsuniennes.
Le droit international proscrit tout recours à la force (art. 2§4 de la Charte des Nations unies). Les interventions extérieures armées de tout État membre des Nations unies sont donc illicites, sauf dans le cas où il serait question de légitime défense (art. 51) ou si le Conseil de sécurité les autorisait (chapitre VII).
C’est dans l’esprit d’une légitime défense collective qu’a été rédigé l’article 5 du traité de l’Atlantique nord, qui stipule qu’une attaque contre l’un des membres de l’Alliance sera considérée comme une attaque contre tous. Mais étant donné que l’Ukraine ne fait pas partie de l’OTAN, une telle argumentation juridique n’est pas recevable pour justifier une entrée en guerre otanienne aux côtés des Ukrainiens.
On remarque donc que le cadre est assez restreint ; c’est pourquoi d’autres formes d’intervention sont privilégiées. Les États-Unis ont en ce sens développé dans leur droit national des outils qui permettent d’avoir un impact sur l’adversaire sans mobiliser de troupes sur le territoire de celui-ci, comme les sanctions.
Celles-ci sont mises en application par l’Office of Foreign Assets Control du département du Trésor. Il répond aux objectifs de la politique étrangère et de la sécurité nationale en se fondant sur divers actes législatifs, comme l’International Emergency Powers Act ou le National Emergencies Act. Ce dernier oblige par exemple le président à informer le Congrès tous les ans de la reconduction de l’état d’urgence déclaré pour justifier la prise de sanctions sous peine de le voir se clôturer. C’est ce qui a été fait pour la situation en Ukraine, avec la reconduction annuelle de l’état d’urgence déclaré le 6 mars 2014.
La fourniture d’équipements militaires est régie par le Foreign Assistance Act et par l’Arm Exports Control Act. Ils autorisent le président à livrer des équipements militaires dans une situation exceptionnelle d’urgence, pour un montant maximal de 100 millions de dollars sur une année fiscale.
La fourniture d’armements et l’entrée en guerre
Comment peut-on qualifier juridiquement cette aide militaire ? Est-elle considérée comme un simple soutien, ou implique-t-elle que Washington est partie au conflit et peut dès lors être attaqué ?
Si Moscou veut lancer une attaque licite contre Washington, la livraison d’armes ne suffit pas. La jurisprudence a en effet pu établir que pour qu’un État soit considéré comme impliqué dans un conflit, il doit « joue[r] un rôle dans l’organisation, la coordination ou la planification des actions militaires du groupe militaire », ce qui se situe un degré au-dessus de la fourniture d’armements. Si Moscou décidait néanmoins de cibler les convois de livraison d’armes comme l’a évoqué le vice-ministre russe des Affaires étrangères le 12 mars, une telle attaque ne saurait être considérée comme un acte de légitime défense répondant à une agression armée, comme stipulé dans l’article 51 de la Charte. Et malgré les apparences, la quête de licéité, même de façade, reste importante pour Moscou.
C’est cette limite que les États-Unis ne souhaitent pas franchir, ce qu’ils risqueraient de faire s’ils mettaient en place une zone d’exclusion aérienne, comme le demande le président ukrainien Zelensky. En effet, pour imposer une telle zone, il faut être en mesure d’abattre un avion de combat ennemi, ce qui serait considéré comme un acte de guerre et donc comme une entrée dans le conflit.
Qu’en était-il lors des précédentes interventions extérieures étatsuniennes ? Si l’on prend l’exemple de l’intervention en Afghanistan en 2001, déclenchée en réponse aux attentats du 11 septembre 2001, elle s’est trouvée légitimée en droit international par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. En interne, elle s’est appuyée sur l’Authorization for Use of Military Force (AUMF), acte législatif par lequel le Congrès a autorisé le président, seulement quelques jours après les attentats, à recourir à la force contre les responsables des attentats.
Bien qu’une telle autorisation spéciale n’ait pas été édictée pour la guerre en Ukraine car l’envoi de troupes sur le territoire ukrainien n’est pas envisagé, le Congrès et le président ont pu user de l’arme légale pour permettre un soutien renforcé à l’Ukraine. En effet, avec la signature de l’Ukraine Supplemental Appropriations Act le 15 mars, 13,6 millions de dollars d’aide d’urgence – humanitaire et militaire – ont été alloués à l’Ukraine pour faire face à l’agression russe, et certains verrous du Foreign Assistance Act ont été débloqués, en particulier les seuils de valeur de l’aide et l’obligation de notification au Congrès dans un délai de 30 jours.
La promulgation de cette loi peut être rapprochée de la promulgation de l’AUMF, toutes deux étant des modifications de l’ordre juridique interne pour satisfaire un besoin opérationnel.
Le lawfare ou la mobilisation de l’outil juridique dans un conflit
La conception du droit comme un outil de la guerre fait aujourd’hui référence à la notion controversée de lawfare. Mot-valise composé de deux termes anglophones, law (droit) et warfare (guerre), le lawfare s’est diffusé suite à la communication d’un général étatsunien retraité, Charles J. Dunlap Jr, prononcée dans le contexte particulier post-attentats du 11 septembre 2001.
Selon Dunlap, un respect trop rigide du droit international lie les mains des États-Unis car il peut être identifié comme une vulnérabilité par les adversaires. Ces derniers pourront alors « instrumentaliser » le droit, donc recourir au lawfare, afin de mettre les États-Unis dans une situation délicate où ceux-ci se verraient obligés de renoncer à certains objectifs militaires au profit du respect des normes juridiques, ou de violer les injonctions du droit international au profit de gains opérationnels.
À l’origine conçue comme une étiquette négative, l’adoption de cette stratégie va ensuite être prônée par certains auteurs, notamment aux États-Unis. Washington pourrait-il mettre Moscou dans cette même situation délicate dans le cas de la guerre en Ukraine ?
Ce conflit est particulier en ce qu’il n’y a pas d’affrontements directs entre les États-Unis et la Russie. Le droit apparaît dès lors comme un outil à privilégier pour atteindre l’adversaire à distance. Le traité de l’Atlantique Nord vient protéger Washington en le laissant à l’écart des affrontements directs, alors que les actes législatifs internes et leurs amendements sont utilisés comme des armes contre Moscou, à défaut de pouvoir en utiliser des vraies.
Le 15 mars, le Sénat étatsunien a voté à l’unanimité une résolution stipulant que Vladimir Poutine est un criminel de guerre, dans laquelle il fait référence à la Cour pénale internationale. Cette référence est logique mais peut intriguer car les États-Unis ne sont pas partie au Statut de Rome et ont tout fait pour saper la crédibilité de la Cour. Toujours est-il que cette résolution fait écho à la procédure déjà entreprise par la CPI au sujet des crimes qui auraient été commis sur le territoire ukrainien depuis fin 2013. Suite aux conclusions de l’examen préliminaire démarré le 25 avril 2014, le Procureur a demandé l’autorisation d’ouvrir une enquête, et celle-ci a effectivement commencé le 2 mars 2022.
Outre les traités, du « droit mou » peut être adopté pour atteindre l’image de l’adversaire, comme des résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies. Ce fut le cas le 1er mars avec l’adoption de la résolution « Agression contre l’Ukraine » par une grande majorité.
En revanche, l’adoption d’une résolution avec force obligatoire du Conseil de sécurité est inenvisageable, étant donné la présence parmi les cinq membres permanents de la Russie. Cela s’est confirmé quelques jours plus tôt, le 25 février, quand un projet de résolution proposé par les États-Unis et l’Albanie n’a pas été adopté du fait du veto russe.
Le droit peut donc être mobilisé dans un conflit, mais il ne reste qu’un outil supplémentaire dans la palette des outils à la disposition des États. Son influence ne doit pas être surestimée, surtout dans le cas de la guerre en Ukraine où le facteur nucléaire a un poids non négligeable.![]()
Samantha Marro-Bernadou, Doctorante en science politique - Institut de recherche Montesquieu, Université de Bordeaux
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Chroniques d’Ukraine : les ruines, l’insouciance et la banalisation de la guerre
Dans Chroniques d’Ukraine, le chercheur Romain Huët nous raconte comment la guerre change le quotidien d’une population. Sur le terrain durant les mois d’avril et mai 2022, il documente le conflit au plus près pour The Conversation.
Kharkiv, partie 2.
Il m’a fallu seulement cinq heures pour rejoindre Kharkiv depuis Kiev. En dépit de l’intensité des combats, les trains fonctionnent toujours. Face à la gare, je me repose du trajet en buvant un café. J’entends alors les premiers sons d’explosions à quelques kilomètres de là. Comme toutes les personnes qui se trouvent autour de moi, je feins de n’avoir rien entendu, comme si tout cet acier dans le ciel n’avait aucune existence. Il a fallu que quelques militaires nous somment de nous abriter dans la gare pour que ces explosions relativement lointaines aient quelque effet sur nous.
Kharkiv est située dans le Nord-Est, non loin de la frontière russe. La ville, peuplée avant le conflit de près d’un million et demi d’habitants, est agréable. De nombreux espaces verts s’étendent un peu partout et promettent à ses habitants quiétude et promenades familiales. Sur le plan architectural, on y reconnaît de nombreux styles différents : art nouveau, bâtiments néoclassiques que l’on doit à son fameux architecte Oleksiy Beketov. Je me promets d’y retourner quand la paix reviendra. Je suis en train de passer à côté d’une histoire riche et vivante.
Je marche en direction d’un groupe de volontaires qui m’accueillera pendant une dizaine de jours. La statue du poète Taras Chevtchenko, non loin de l’immense place de la Liberté, est recouverte de bâches et de sacs de sable. Elle est intacte. La poésie résiste encore à l’empire de la destruction.
Pour le reste, je découvre un centre-ville largement écroulé par les bombardements. Plusieurs bâtiments officiels ont littéralement été détruits dans les premières semaines de la guerre. Les Russes ont fait quelques incursions dans la ville sans être parvenus à en prendre le contrôle. Aujourd’hui, ils sont à quelques kilomètres d’ici. Les tirs de roquettes et autres bombes s’abattent toute la journée, en particulier sur les quartiers Est de la ville. L’armée ukrainienne riposte et s’emploie à contenir l’avancée des Russes. À en croire ce qu’ils m’en racontent, les Ukrainiens ont l’ascendant.
Sinistre vertige de la désolation : le silence des « nouvelles » ruines
J’observe ces destructions dont seule la guerre est capable : murs éventrés et brûlés, étages d’immeubles pulvérisés, toits écroulés, monticules désordonnés de bétons, gravats et bouts de verre partout sur le sol, etc. Dans les premiers moments de mon arrivée, ces destructions ne m’ont pas fait grand effet comme si mes voyages précédents en Syrie (2102-2018) m’avaient immunisé contre les dangers d’une sensibilité trop ouverte. C’est ainsi qu’on enjambe le réel pour lui faire face. Banaliser est une façon de domestiquer l’inquiétant.
Mais à mesure que je marche seul dans Kharkiv, dans des rues absolument vides, je ne suis pas pour autant d’une grande sérénité. Au loin, les tirs de roquettes sont réguliers. Les puissants bâtiments effondrés deviennent désaffectés : sinistre vertige de la désolation. Je voudrais faire parler ces « nouvelles » ruines, lire ce qu’elles ont à dire. Mais elles se tiennent en silence, un silence glaçant. Diane Scott, dans son passionnant essai sur les ruines, enseigne mon regard et m’aide à le mettre en mots. Ce qui était autrefois animé est désormais silencieux. Ces destructions offrent à voir un monde pulvérisé. Les ruines cultivent l’incrédulité à l’égard du monde ; aussi monumental qu’il puisse être, il est susceptible d’effondrement. Elles signalent un vacillement du présent. En Ukraine, on ne compte plus les villes qui ne sont perçues que depuis leur destruction prochaine.
Non loin, les tirs de roquettes rompent ce silence et rappellent que la ruine est « nouvelle ». Les sens sont captivés par ces signes menaçants. On s’en remet alors à soi. Face au hasard des circonstances d’être au mauvais endroit, au mauvais moment, on songe à sa sécurité. Dans un cas comme celui-ci, il n’y a pas beaucoup de règles de prudence à respecter : éviter les grands boulevards, repérer les parapets de béton, remparts dérisoires contre les déflagrations, et marcher vite.
Dans la vie précaire et menacée, un centre de volontaires
J’arrive au centre de volontariat. Le lieu est accueillant et inspire la confiance. Il est tenu par une vingtaine de jeunes volontaires âgés de 20 à 30 ans. Anciennement, il s’agissait d’un bar associatif. On s’y rendait pour boire un verre, y rencontrer ses amis et écouter un concert. La scène est encore là, le bar aussi. Il ne manque que ses clients habitués. La décoration est simple et sans cohérence. On perçoit qu’elle s’est faite par de nombreuses mains, au gré des bonnes volontés et inspirations de ses visiteurs. Cette pièce de vie fait une centaine de mètres carrés. Sur son côté, une porte ouvre sur une autre salle, plus étroite, où un billard occupe la plus grande partie de l’espace.
C’est le « centre d’appel » du groupe, c’est-à-dire un bureau où deux personnes s’affairent à répondre aux multiples demandes humanitaires provenant des habitants de la ville. C’est aussi la salle fumeur. Il y a également une grande cuisine équipée pour faire à manger pour de grands groupes. Deux cuisiniers volontaires l’occupent chaque jour. L’étage se compose un bureau d’une dizaine de mètres carrés, puis d’un étroit couloir où sont empilés les stocks de marchandises. Des cartons en piles branlantes occupent tout le mur du sol au plafond. Enfin, on y trouve une salle de bain en mauvais état mais fonctionnelle.
Le sous-sol fait office de dortoir. Une vingtaine de couchettes à même le sol et serrées les unes contre les autres meublent cet espace désordonné. La lumière orangée donne un aperçu incertain du lieu. Ce sont des combles souterrains aménagés dans l’urgence et améliorés au quotidien. Quelques chats y habitent. À les entendre gratter, sauter et filer, ils ont manifestement l’air de se plaire dans ce lieu peuplé de vies qui se reposent. C’est là où les volontaires dorment et où les jeunes couples se trouvent une intimité dans les temps de l’après-midi. Ce sous-sol est un monde caché : dépourvu de confort mais sécurisant. Le début de la guerre est encore trop récent pour réunir en un même lieu ces deux qualités. C’est là que j’ai été accueilli pendant une semaine.
Ce centre de volontariat a été constitué dès le commencement de la guerre par Bohdan, le gérant du bar. Au départ, il a accueilli en urgence les civils paniqués par les bombardements. Les premières semaines ont été violentes et les habitants impréparés à un tel contexte. Une soixantaine de personnes se sont réfugiées dans ce lieu.
Chroniques d'Ukraine :
- Un chercheur sur le terrain pour documenter la guerre
- L’art face à la guerre
- Volontaire pour entrer en guerre
- Peut-on tourner le dos à « sa » guerre ?
- Les ruines, l’insouciance et la banalisation de la guerre
Daria, à peine trente ans, s’occupe également du bar. Elle prend en charge le « call center ». Avec ses cheveux décoiffés et colorés d’un bleu incertain, elle transpire la bonne volonté. Son visage est fatigué mais ses yeux sont vifs comme si rien de ce qui passe autour d’elle ne lui échappe. Avant la guerre, elle était barmaid. Elle me raconte qu’elle aime la nuit, son ambiance, ses temps qui s’étirent, ses effusions. Elle me parle d’une jeunesse que l’on retrouve partout ailleurs. Celle de Daria a pris un tournant radical.
En 2015, elle s’est portée volontaire dans le Donbass. Elle apportait quelques aides matérielles. Son engagement était irrégulier, au gré des impulsions et de la sensibilité du moment. Elle n’ignorait pas la guerre et elle se doutait bien qu’elle pourrait arriver jusqu’ici :
« J’étais préparée. J’attendais la guerre. Du coup, c’était plus facile de me préparer. En fait, quand la guerre est arrivée, je savais que j’aurais un rôle. »
Néanmoins, les premiers jours ont été chaotiques : ambiance de fin de monde où la peur agitait tous les civils amassés dans cet espace exigu : « On passait notre temps à faire à manger, à soutenir psychologiquement les personnes les plus fragilisées et à attendre d’y voir plus clair sur la situation. »
Progressivement, la situation s’est normalisée. Ils ont mis en place une organisation de distribution alimentaire qu’ils vont livrer chaque jour dans les quartiers les plus exposés aux affrontements. Quotidiennement, ils apportent une centaine de sacs contenant farine, eau, boîtes de conserve, quelques fruits et légumes, produits de toilette et parfois de la viande. La composition des sacs varie en fonction de l’aide qui provient des pays voisins. Ils ne sont pas soutenus par une quelconque ONG internationale, mais ils ont bricolé leurs réseaux à partir de leurs connaissances personnelles. Une nouvelle fois, je constate cette aptitude au bricolage qui rend leur organisation vulnérable, tributaire des responsabilités que chacun endosse, de l’endurance dont ils sont capables.
Ivan : « je me suis habitué à la guerre »
Ivan, 27 ans, est l’un des vingt volontaires. Il s’occupe de l’intendance avec Daria. Je l’ai particulièrement pris en affection. Son visage est toujours allumé par un sourire tantôt malin, tantôt rieur. Il est collectionneur de tout ce qu’il trouve. En ce moment, son nouveau hobby est de collectionner les capsules de canettes. Régulièrement, je le vois chercher sur le sol en quête d’une nouvelle pièce qu’il ajoutera à sa collection. Il en a plus de 150. Il m’explique que sa petite amie, en échange d’un cadeau, le couvre de baisers. Alors, il collectionne et a toujours quelque chose à lui offrir.
Ivan est un peu l’homme à tout faire. Il conduit, répare, approvisionne le lieu des biens nécessaires, nettoie, aide aux nombreuses tâches domestiques. Sa présence généreuse détend l’atmosphère. Avant la guerre, il était barman et tout à fait satisfait de son travail fraîchement obtenu. Le Covid est venu défaire ses plans. Sans emploi pendant de longs mois, ou faisant quelques jobs temporaires, il venait de trouver une place comme vendeur de voitures à Kharkiv. Les commissions sur les ventes lui assuraient un revenu inespéré et il en était tout à fait satisfait. La guerre a ruiné ses plans.
Il m’assure qu’il s’est habitué à la guerre, qu'il n’est plus habité par la peur. Le son des explosions lui est familier et banal. Beaucoup de choses ont été écrites à ce sujet mais je ne crois pas inutile d’insister à nouveau sur ce fait. Dans les moments d’ennui, je me rends dans l’un des nombreux parcs de la ville. Je lis Romain Gary, j’écris, et j’observe le paysage.
Non loin de moi, de jeunes adolescents jouent au basket, d’autres au ping-pong. Il ne se passe pas dix minutes sans que l’on entende une explosion. Certaines sont lointaines, d’autres plus proches, à 2 kilomètres environ. Je ne quitte pas les yeux de la table de ping-pong. Aucune de ces explosions n’a abrégé leurs échanges. C’est comme s’ils ne se passait rien. Seul, un chien promené par son maître, non loin de là, paraît vaguement se soucier de ce bruit sourd. Il lève le museau au ciel, ne sachant trop que regarder, puis s’en retourne humer les bonnes odeurs du sol. Quant à moi, quand je n’observe pas mon environnement, je continue à lire et à écrire avec ce sentiment nouveau en moi : il faut des efforts pour empêcher la vie.
La guerre comme expérience de l’ennui
Ces moments de solitude m’incitent à questionner le rôle de l’observateur du quotidien de la guerre. En tant qu’ethnographe, mon travail ne vise pas à clarifier la situation militaire. Il est de restituer un quotidien, des paroles ordinaires, et les diverses façons d’aborder un monde cahotisé.
La tentation est grande de ne raconter que les « histoires remarquables ». D’ailleurs, lorsqu’il s’agit de documenter la guerre, les hommes sont que trop portés par la vantardise. À les écouter, ils ne sont traversés par aucune peur à l’exception des moments où ils ont frôlé la mort et dont ils se plaisent à raconter dans les infinis détails les circonstances exactes de leur péril. Ces situations critiques n’entament par leur détermination inébranlable. Ils s’empressent de rejoindre l’épicentre du feu puis déguerpissent aussi vite qu’ils sont venus. C’est là leur vocation. Et si on se met à questionner leur soif d’aventure et d’adrénaline, ils reprennent une mine sérieuse et solennellement déclament leur tirade favorite sur le devoir d’information qui est supérieur à la vie. Curieusement, ils ne semblent agités par aucun désordre intérieur. Eux, sans que je sache véritablement de qui je parle, sont forts en histoires remarquables.
Mais qu’y a-t-il à raconter ? La guerre a une loi générale : l’amoindrissement général de la plupart des gestes du quotidien. Ce quotidien n’est pas seulement desséché. Il est empêché, sinon annulé. Il se réduit à accomplir les actes les plus nécessaires au maintien de la vie. On s’y ennuie largement. Des heures durant, on attend des ordres, une mission à accomplir, une chose à faire. Les combattants ne font pas exception. Des milliers d’entre eux ont la tâche de contrôler les circulations aux checkpoints, d’organiser la logistique, d’accomplir toutes sortes de formalités administratives laborieuses.
Par exemple, dans certains bureaux, on les voit s’agiter pour enregistrer le matériel, noter le numéro de série et l’identité du soldat qui en sera le bénéficiaire. On les voit aussi attendre des heures on ne sait quel ordre improbable. Seuls les soldats engagés dans les premières lignes sont pris par l’intensité de la guerre. Tous ces hommes sont indispensables. Aux actes de bravoure tant de fois rêvés s’oppose un quotidien radicalement empêché et précipité dans un huis clos avec un nombre étroit de camarades. Il existe quelques divertissements, quelques stratégies pour tuer l’ennui, quelques soirées où l’ivresse aide chacun à s’absorber tout entier dans l’oubli du présent. Mais cette vie n’a de signification que dans le contexte dans laquelle elle se déploie.
Des aventures surgissent occasionnellement. C’est d’ailleurs cette rupture imprévisible des temporalités, ce surgissement toujours possible d’un événement qui maintient chacun dans la concentration et le sérieux de la guerre. Les aventures, aussi occasionnelles qu’elles puissent être, excusent l’ennui. Les désastres que cause la guerre ne résident pas exclusivement dans le spectacle de l’horreur. À mesure que la guerre enveloppe ces existences, l’époque où la vie pouvait se concevoir autrement devient progressivement un lointain souvenir. Plus dure la guerre, plus se creuse le désastre subjectif.
Ivan est ce témoin non spectaculaire de la guerre. Il n’est pas de passage à Kharkiv. Il vit ici. Il ne cherche pas à m’impressionner. La guerre a fait effraction et le temps n’est pas encore venu de raconter ses innombrables exploits, tels des anciens combattants. Quand il me raconte la guerre, il oscille entre fatalisme et banalisation de la situation. Depuis le 24 février 2022, il a vu partir bon nombre de ses amis :
« Il ne me reste qu’un ou deux de mes amis ici. Un jour, un car est venu pour nous évacuer. J’avais la possibilité de grimper dedans et de partir. Je n’ai pas pu le faire, je voulais rester et aider. »
En règle générale, les motifs du volontariat ne sont pas davantage expliqués, comme s’il existait deux ultimes choix : partir ou résister. Les justifications de son engagement se passent d’élaboration.
Ivan ne bégaie pas. La décision de rester pour lutter semble s’enraciner dans le corps, les tripes, comme si le renoncement était un désaveu de soi. Ses yeux s’illuminent et son sourire détend malicieusement son visage lorsqu’il me raconte ses aventures pendant ces deux mois de guerre. Dans les tout premiers jours, il a essayé de rejoindre un centre de volontariat :
« Le type qui accueillait m’a redirigé dans un autre centre car celui-ci était bondé de monde. Je me dirige vers la nouvelle adresse. Et boum, une explosion effroyable m’a fait sursauter. Derrière moi, à 200 mètres de là, une bombe était tombée sur l’endroit où je venais de discuter avec le garde. »
Puis, il me raconta une seconde histoire. Alors qu’il marchait dans les rues désertes de Kharkiv, soudainement, des tirs ont retenti au coin de la rue. Une troupe d’une quinzaine de soldats russes pointaient le bout de leur nez à quelque 200 mètres de là. Dans ce bref instant confus, et animé par il ne sait quel instinct, il sauta dans un arbre voisin et grimpa pour se mettre à l’abri. Accroché sur les branches, il assista à un spectacle inouï à en voir la mine effarée qu’il prend à l’instant où il me parle :
« À ma gauche, il y avait l’armée ukrainienne et à ma droite l’armée russe. Les soldats étaient littéralement face à face. Entre les deux espaces de quelque 200 mètres, il y avait un véhicule blindé ukrainien, vidé de ses occupants. »
Médusé, Ivan assiste au spectacle de l’affrontement. Alors que le feu bat son plein, un des militaires ukrainiens ordonne à l’un de ses hommes de récupérer le véhicule blindé. Au prix que coûte un tel matériel, cela vaut bien la peine de risquer quelques vies :
« Et là, j’ai complètement halluciné. Les types se marraient presque. Et tu as un gars qui s’est mis à courir vers le véhicule, ignorant tous les tirs et en quelques secondes, le ramène du côté de la troupe. C’était incroyable leur légèreté à cet instant-là. »
C’était un moment grisant et déconcertant à la fois.
L’art de la retenue
À mesure que je fréquente ces volontaires, je constate la sobriété de leurs récits. Je suis aussi frappé par la retenue dans l’expression de leurs émotions. Elles ne débordent jamais. Ils semblent se tenir dans un autocontrôle permanent, si bien que leurs indignations sont feutrées. C’est l’art redoutable de la réserve.
Ce contrôle de soi n’est pas lié à ma présence. Il est une ambiance générale. Dans le groupe, les uns et les autres se témoignent une solide affection. Je les vois se toucher sans arrêt, se prendre dans les bras, mais ils ne racontent pas les problèmes de la guerre, comme si parler de ses doutes ou de son désarroi suffisait à nier le chaos.
La guerre a son lot de tragédies. Ils ne m’en racontent que quelques-unes, sans s’étendre davantage. La réserve est le rempart à la fébrilité, la manifestation d’une lassitude latente face à une situation qui traîne. Les jours se répètent. La monotonie ronge les quotidiens. Les fronts de Kharkiv ne bougent pas. J’ignore le genre de doutes qui pourraient bien les habiter ou simplement les traverser. Mais lorsque l’on a choisi de rester, cela donne curieusement un sens et une direction à sa vie et commande de poursuivre, comme si rester impliquait un choix qui surpasse tous les autres, une dette qu’ils avaient envers la guerre. La guerre est ce que les gens font. Ici, ils en font une résistance minuscule au sein d’une guerre de grande échelle.
Une journée type :
7h : réveil, café lyophilisé,
7h05 : première cigarette, deuxième, puis troisième. Presque deux paquets par jour.
8h : chargement des voitures.
8h10 : départ pour livrer les colis dans les quartiers exposés.
13h : Retour au QG. Déjeuner
15h : Nouvelles livraisons si les colis sont préparés.
20h : Couvre-feu.
20H-23h : billard, téléphones portables, films, quelques conversations, billard, téléphones portables, films, quelques conversations.
Demain et les jours suivants, avec Vitali, Mark et Alissia, j’irai livrer les colis dans les quartiers Est de la ville.![]()
Romain Huët, Maitre de conférences en sciences de la communication, Chercheur au PREFICS (Plurilinguismes, Représentations, Expressions Francophones, Information, Communication, Sociolinguistique), Université Rennes 2
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Welche Folgen hat... die Atombombe?
Par
blatt-christophe
Le 10/08/2020
Les bombardements nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki et la capitulation japonaise : le débat continue
Pierre Grosser, Sciences Po – USPC
Il y a 75 ans, les bombardements nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki ont provoqué au moins 200 000 morts, selon les estimations les plus récentes. Une majorité (certes déclinante) de l’opinion américaine les approuvait encore en 2015.
Barack Obama fut le premier président des États-Unis en exercice à se rendre à Hiroshima, en mai 2016. Il n’a pas présenté d’excuses, ce qui aurait embarrassé le Japon, lequel a du mal à faire face à son passé militariste et impérialiste, et aux atrocités commises. À cette occasion, les médias officiels chinois ont dénoncé la posture victimaire du Japon, lequel serait responsable de ce qu’il a subi en 1945. Le débat, on le voit, est encore vif, trois quarts de siècle après les faits.
L’évolution du regard occidental sur Hiroshima et Nagasaki
Les débats sur l’utilisation des bombes atomiques sont révélateurs des dimensions politico-idéologiques de l’historiographie américaine. Dans un premier temps, une interprétation « orthodoxe » s’est imposée. Les bombes avaient été nécessaires pour économiser les vies de soldats américains et alliés, face à des Japonais fanatiques, fourbes (l’attaque de Pearl Harbour), et cruels (un cinquième des prisonniers blancs sont morts entre leurs mains, même si les pertes élevées furent davantage dues à des réalités très locales qu’à une politique délibérée).
Dans les années 1960-1970, le contexte de guerre du Vietnam et d’émeutes raciales conduit à réévaluer le passé proche des États-Unis, ce qui est possible grâce à l’accès aux archives. Comme nombre d’historiens et d’étudiants marqués à gauche critiquent alors le complexe militaro-industriel, le racisme, l’impérialisme et la haine anticommuniste des États-Unis en temps réel, ils en montrent les manifestations en 1945 : les élites du pays voulaient rentabiliser les dépenses du programme Manhattan, expérimenter à la fois la bombe à l’uranium et la bombe au plutonium. Elles le firent sur des populations « jaunes » considérées comme inférieures et barbares, et dont il fallait se venger. Un des objectifs majeurs était antisoviétique : il s’agissait de disposer d’une carte de choix dans les négociations avec Moscou, notamment en Europe, et se réserver l’occupation du Japon. Les Japonais étaient en août 1945 prêts à capituler. L’occupation du Japon n’aurait abouti, derrière une façade progressiste rapidement abandonnée, qu’au retour des élites conservatrices anticommunistes traditionnelles et à la mise sous tutelle du Japon pour les desseins militaristes et impérialistes des États-Unis en Asie.
À partir des années 1980, une voie moyenne semble possible, acceptant des arguments des deux « camps » et en critiquant les plus excessifs. Après la guerre froide, et avec le triomphalisme des États-Unis au tournant des années 1990-2000, les « révisionnistes » ont été critiqués et les « orthodoxes » ont relevé la tête. L’occupation du Japon a été étudiée pour préparer – et justifier – celle de l’Irak après 2003.
L’atmosphère actuelle dans les États-Unis de Trump, et l’échec des guerres en Irak et en Afghanistan refont pencher le balancier du côté « révisionniste » critique. Récemment, Campbell Craig, qui avait déjà affirmé que le bombardement sur Nagasaki était bien une réponse à l’entrée en guerre de l’URSS contre le Japon, estime que la carte diplomatico-stratégique de l’arme atomique aurait été pensée par Roosevelt, qui devinait les résistances de Moscou à l’ordre américain qu’il voulait instaurer. Dans le même ouvrage, Sean Malloy replace les bombardements dans l’histoire globale de la violence raciale structurelle de l’Occident blanc.
En France, le retour des thèses orthodoxes n’a guère intéressé, et le curseur reste sur les thèses révisionnistes. Elles s’appuient désormais sur la traduction du livre de l’historien nippo-américain Tsuyoshi Hasegawa, qui montre la course au Japon entre Washington et Moscou, dans une atmosphère de guerre froide. Paru dans une maison d’édition confidentielle dix ans après l’original en anglais, il a comme souvent été considéré comme la référence par tous ceux qui n’ont pas lu les débats et critiques qu’il a suscités. La plupart des documentaires reprennent les arguments révisionnistes. Le dernier en date, de Patrick Boucheron, témoigne d’une historiographie française ne s’intéressant plus que rarement à la guerre par en haut (les grandes décisions stratégiques), mais fascinée par la « guerre par en bas » et ses victimes, par les « représentations » et les « mémoires ».
Les travaux sur ce sujet étant très nombreux, fournis et fins, quelles sont les réponses les plus probables à ces deux questions : comment et pourquoi les États-Unis ont-ils décidé de lancer deux bombes atomiques ? Et ces bombes atomiques ont-elles provoqué la capitulation du Japon ?
Comment et pourquoi la décision a-t-elle été prise ?
Premièrement, il ne faut pas imaginer Truman pesant dans son bureau le pour et le contre du bombardement atomique.
L’arme atomique avait été testée dans le désert du Nouveau-Mexique le 16 juillet. Les bombes disponibles (trois au mois d’août) devaient être utilisées, et d’autres seraient construites au fur et à mesure. Truman et ses ministres n’étaient pas au courant des effets des radiations. Ce sont les militaires, dans les îles conquises du Pacifique, qui opérationnalisent les bombardements conventionnels et atomiques, en fonction notamment de la météo.
Truman n’intervient pas dans des plans préétablis, si bien qu’il fut par la suite comparé par le général Groves à « un petit garçon sur un toboggan ». Il n’a pesé que pour enlever Kyoto de la liste des cibles. En revanche, après Nagasaki, Truman veut prendre les commandes pour tout autre bombardement atomique, et établir la prééminence du pouvoir civil. Ce sera une constante pour tous les présidents.
Plusieurs des militaires américains les plus prestigieux ont douté de l’efficacité de la bombe pour gagner la guerre, et n’imaginent pas l’utiliser politiquement ou militairement face à l’Union soviétique en 1945-1946. Nita Crawford a montré que le changement éthique et normatif à l’égard des bombardements aériens n’intervient qu’avec la guerre du Vietnam. Rappelons que si la mémoire européenne est fixée sur Guernica, l’opinion américaine avait été abreuvée d’images des terribles bombardements japonais sur les villes chinoises à partir de 1932.
Deuxièmement, la bombe atomique n’était pas pensée comme une alternative aux autres moyens de gagner la guerre, et les dirigeants américains n’ont pas pensé en termes d’alternatives pour éviter d’utiliser la bombe (Truman ne cherchait pas un moyen de gagner la guerre sans utiliser la bombe). Pour gagner, il fallait bombarder, et durcir le blocus, et envahir le territoire japonais, et obtenir l’entrée en guerre des Soviétiques. L’opinion américaine est lasse, les soldats souhaitent rentrer, la mobilisation économique et militaire aux États-Unis s’enraye et les défis logistiques sont considérables. La terrible bataille d’Okinawa, la plus coûteuse en vies américaines de l’histoire des États-Unis, a montré la sensibilité de l’opinion aux pertes. La guerre en Asie, durant le premier semestre 1945, tuait sans doute 400 000 non-Japonais par mois. Truman fut donc soulagé par la capitulation du Japon.
Troisièmement, les dirigeants japonais n’étaient pas prêts à capituler. Début août 1945, ils misent encore sur une guerre d’usure, quel qu’en soit le coût, pour contraindre leurs ennemis à négocier. Ce sont donc eux (notamment les « huit », à savoir l’Empereur, son conseiller, et les six du Cabinet) qui portent la plus grande responsabilité pour les pertes énormes des dernières semaines de la guerre.
La capitulation inconditionnelle risque en effet de mettre à bas le système impérial millénaire, et de priver le Japon des territoires acquis depuis la fin du XIXe siècle. Hors du Japon, plus de trois millions de soldats japonais tiennent encore un immense Empire. Il n’est pas question d’accepter occupation et réformes. Des plans existent pour protéger la lignée impériale. Les défenses de l’archipel nippon sont renforcées, ce que le renseignement américain constate, de même qu’il doute des « ouvertures de paix » évoquées par quelques Japonais en Europe.
Les dirigeants japonais pensent que leur peuple est capable d’endurer longtemps bombardements et blocus. Depuis plus d’un an, l’Empereur pousse à une mobilisation totale des Japonais pour cette défense, et notamment au développement des attaques suicide. Le Japon n’avait jamais capitulé dans son histoire et aucune unité militaire ne s’était rendue durant la guerre. Le Japon essaye d’approcher les Soviétiques pour une vague médiation, pensant que ceux-ci n’attaqueront pas avant novembre. Certains à Tokyo croient, comme Hitler auparavant, que la Grande Alliance peut se briser, et imaginent jouer les deux superpuissances l’une contre l’autre.
Quatrièmement, les États-Unis tiennent à la capitulation inconditionnelle du Japon, comme à celle de l’Allemagne, annoncée par Roosevelt à l’orée de l’année 1943. Si Truman y est moins favorable que son prédécesseur, il lui est difficile de renier son héritage. Surtout, la capitulation seule permettra la mise en œuvre au Japon de vraies réformes et de transformations socio-politiques qui rendront impossible le retour au militarisme. Bref, l’occupation n’est pas une fin, mais un moyen.
Ce sont les conservateurs opposés au New Deal (c’est-à-dire qu’ils sont hostiles aux grandes réformes menées par l’État), qui veulent faire des concessions au système japonais traditionnel, notamment sur le maintien de l’Empereur dans le Japon de l’après-guerre, et imaginent déjà jouer le Japon contre une Union soviétique qui reste la seule puissance en Asie du Nord-Est
De surcroît, la population américaine ne semble pas prête au moindre compromis. Même si les Alliés avaient atténué leurs demandes, il est probable que le Japon n’aurait pas accepté de se rendre. Pourquoi, désormais doté de la bombe, Truman aurait-il diminué ses exigences, d’autant qu’il était difficile de faire confiance aux Japonais ? Même après les deux bombes atomiques, les dirigeants militaires japonais veulent imposer leurs conditions (pas d’occupation militaire, désarmement et jugements effectués par l’armée japonaise elle-même). L’Empereur intervient deux fois pour assouplir les « durs » et prononce en définitive un discours radiodiffusé le 15 août qui lui donne le beau rôle (et évite de parler de capitulation), après l’échec d’un coup de force militaire.
Cinquièmement, les déterminants de la décision soulevés par les « révisionnistes » sont certes recevables, mais le vrai problème est de hiérarchiser les motivations. Les dimensions racistes de la guerre du Pacifique, des deux côtés, sont très étudiées, depuis longtemps. Toutefois, les plans pour le Japon d’après-guerre montrent qu’il n’y a pas de volonté punitive.
Le facteur soviétique a compté, pour plusieurs proches de Truman et pour Churchill. Toutefois, un certain consensus historiographique s’est créé pour considérer qu’il ne fut pas prioritaire. La bombe est devenue plus utile que l’URSS pour gagner la guerre, comme à partir de 1944 la perspective de l’entrée en guerre de l’URSS contre le Japon et la conquête d’îles permettant de bombarder le territoire japonais (Saipan) avaient marginalisé le rôle de la Chine dans la stratégie américaine. Il y avait des inquiétudes quant aux ambitions soviétiques, et un bras de fer eut lieu sur les Kouriles et sur Hokkaido. Mais Truman voulait cette entrée en guerre et n’a pas cherché à l’empêcher après le premier essai atomique.
Le Milepost projet continue d’approvisionner l’Extrême-Orient russe en matériel américain au printemps et à l’été 1945, facilitant l’attaque soviétique. En revanche, Staline est surpris par l’utilisation de la bombe à Hiroshima. Il fait encore avancer la date de l’offensive contre le Japon. Il sera intransigeant dans les négociations en Europe pour ne pas faire penser qu’il a été impressionné par la bombe et demande que désormais tous les efforts soient mis en œuvre pour que l’URSS en obtienne une.
Si l’on peut a posteriori réfléchir à des alternatives à l’utilisation de la bombe en testant leur crédibilité, il faut aussi évaluer leur coût en vies japonaises (blocus et bombardements classiques, invasion soviétique qui a provoqué sans doute la mort de 240 000 Japonais, civils et militaires), sans compter tous les autres Asiatiques victimes des opérations japonaises et soviétiques. Le mois de guerre soviétique a tué davantage que les bombardements atomiques. Président des États-Unis, Truman pouvait-il préférer des solutions qui tuent des enfants, frères ou parents d’Américains pour des solutions alternatives qui favoriseraient les Soviétiques ou les militaires japonais ? Alors qu’avec l’emploi de la bombe, il y a zéro mort américain, la guerre est finie, les troupes japonaises acceptent le désarmement partout dans l’Empire, il n’y a pas de résistance armée à l’occupation américaine, et le Japon finit par devenir un pacifique allié des États-Unis.
Le discours antinucléaire au Japon insiste sur le sacrifice des Japonais, grâce auquel s’est instauré une sorte de tabou nucléaire, les chefs d’État ne pouvant ignorer les conséquences d’un tel bombardement. Ce tabou s’est construit par l’Asie, et notamment parce que, au cours des conflits suivants sur le continent (en Corée ou en Indochine), les Occidentaux ont pensé que lancer une nouvelle fois une bombe atomique sur des Asiatiques apparaîtrait raciste et leur ferait perdre l’« opinion asiatique ».
Les bombes atomiques expliquent-elles la capitulation japonaise ?
Suite aux bombardements atomiques des 6 et 9 août, le Japon a annoncé sa capitulation le 14 août. La chronologie semble indiquer un lien de cause à effet ; en conséquence, sont légitimés le programme Manhattan, les bombardements atomiques, et le quasi-monopole américain dans l’occupation du Japon. Les autorités japonaises trouvent avantage à cette narration. En effet, elle préserve l’honneur de l’armée, qui n’est pas vaincue mais doit s’incliner face à une arme extraordinaire. Au Japon, la mémoire d’Hiroshima ne s’est d’ailleurs pas construite contre les Américains qui ont lancé les bombes atomiques.
Pourtant, pour ce sujet également, il n’est pas simple d’opérer une hiérarchisation des motivations afin d’expliquer pourquoi les dirigeants japonais ont finalement accepté la capitulation, d’autant qu’ils ont fait détruire les archives. Ils ne connaissent pas tout de suite l’ampleur des dégâts à Hiroshima, et ne s’affolent pas. Mais le nœud coulant du blocus et les bombardements classiques ne leur laissent guère d’espoir. La crainte d’une révolution à l’intérieur du pays a sans doute pesé.
Surtout, n’est-ce pas l’entrée en guerre de l’Union soviétique, mettant fin à tout espoir de jouer celle-ci contre les États-Unis, qui a pesé davantage que les bombardements atomiques ? L’URSS attaque à l’aube du 9 août avec un million et demi d’hommes, avant l’explosion atomique de Nagasaki. C’est une opération militaire brillante et rapide. Staline, plus que la bombe, aurait donc fait capituler le Japon.
Cette prééminence du facteur soviétique est fondamentale aux yeux de Hasegawa, comme elle l’est pour les historiens soviétiques depuis 1945. L’Armée rouge continue les combats après la capitulation japonaise pour s’emparer des Kouriles. Staline essaye même d’aller jusqu’à Hokkaido mais recule face à la détermination américaine. Parce qu’il n’est pas récompensé dans l’occupation du Japon et parce que le Japon est un ennemi historique dans la région, les relations sont très difficiles durant la guerre froide.
J’ai rappelé ailleurs pourquoi il n’y a toujours pas de traité de paix entre le Japon et la Russie. En août, l’Union soviétique a donc ouvert la trappe sous le gibet, violant le pacte de neutralité signé entre Moscou et Tokyo en avril 1941, alors que le Japon résistait désespérément au Sud et à l’Est. Staline fait déporter 600 000 prisonniers japonais en Sibérie, dont les derniers survivants ne rentrent qu’en 1955, et expulse à partir de 1946 les Japonais de Sakhaline et des Kouriles, évacués par les navires des États-Unis. Roosevelt avait promis ces « compensations » à Yalta. Le 24 avril 2020, Poutine a décidé de commémorer la victoire sur le Japon le 3 septembre, et non plus le 2 comme le font les États-Unis. Le 3 est la date choisie également par la Chine, qui commémore désormais sa victoire dans la « guerre de quatorze ans ».
On peut conclure que les bombes atomiques et l’intervention soviétique ont joué sans doute autant les unes que l’autre. Cela ne peut qu’inviter à cesser de parler de guerre du Pacifique, comme si la guerre en Asie n’avait été qu’un face à face entre États-Unis et Japon de décembre 1941 à septembre 1945. Cependant, les brouillons du rescrit impérial du 15 août acceptant la capitulation montrent que le problème essentiel pour l’Empereur et ses conseillers conservateurs était alors la préservation du kokutai (la « politique nationale » japonaise). Les États-Unis ont certes été ambigus, mais n’ont pas promis de préserver l’Empereur après la capitulation. C’est MacArthur qui en voit l’utilité pour faciliter l’occupation.
En définitive, les révisionnistes ont reproduit l’américanocentrisme des orthodoxes, en l’inversant. L’enjeu est bien sûr de fouiller toujours davantage les archives des États-Unis. Mais aussi de désaméricaniser l’histoire du Japon, qu’il s’agisse de son « ouverture » au XIXe siècle ou de ses priorités stratégiques (notamment l’obsession russe puis soviétique). Et enfin de penser le Japon comme un Empire qui tenait bon en 1945, mais qui a connu la décolonisation la plus rapide de l’histoire, bouleversant toute l’histoire de l’Asie.![]()
Pierre Grosser, Professeur de relations internationales, Sciences Po – USPC
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Les ombres d’Hiroshima : les Européens face aux armes nucléaires
Le 6 août 1945, « une bombe de la taille d’un ballon de football » réduisait en cendres la ville d’Hiroshima. Trois jours plus tard, une seconde bombe frappait Nagasaki. Le 8 août, Albert Camus écrivait dans son éditorial de Combat: « le monde est ce qu’il est c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier. » En 2016, le Général Bentégeat, ancien chef d’Etat Major des Armées, ne semblait pas dire autre chose lorsqu’il affirmait que « la mémoire d’Hiroshima est claire pour tout le monde. » Ce jugement semble toutefois prématuré dans la mesure où personne n’avait posé la question. 74 ans et plus de deux mille explosions atomiques après Hiroshima, que sait-on exactement ?
Connaissance du passé
Cette question est essentielle pour au moins trois raisons. D’abord, la France s’engage dans la « modernisation » de son arsenal nucléaire qui enclenche des processus industriels sur plusieurs générations. Face à des choix de cette ampleur, une connaissance des leçons du passé est cruciale. Ensuite, des obstacles à la diffusion de la connaissance sur le sujet sont apparus dans les dernières années : une loi votée en 2008 limite considérablement l’accès aux archives et autorise leur classification à perpétuité ; le discours « expert » français sur la question perpétue des illusions de contrôle et de connaissance. Plus encore, il incorpore les catégories du discours officiel de sorte qu’il se rend incapable d’évaluer les politiques menées et de réfléchir à ce qui définit le champ des possibles. Enfin, le niveau de connaissance et les attitudes des citoyens sont importants parce que leur consentement tacite est supposé à de multiples niveaux : en tant que contribuables financeurs de l’arsenal, victimes potentielles d’une frappe délibérée ou accidentelle ou encore d’un accident dans l’arsenal français et soutiens tacites à une frappe éventuelle s’ils sont citoyens français. Pour que le consentement citoyen supposé soit valide, il doit être informé.
En juin 2018, nous avons donc interrogé un échantillon représentatif de plus de 7000 citoyens âgés de 18 à 50 ans dans neuf Etats européens: ceux qui possèdent des armes nucléaires (France et Royaume-Uni), en hébergent sur leur sol (Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Italie, Turquie), ou ont pris des positions fortes en la matière ou sur la question de la défense anti-missile (Suède, Pologne).
Les Européens et les armes nucléaires
La surprise majeure de cette enquête concerne la méconnaissance significative des sondés en France, dans l’absolu et par comparaison à leurs homologues en Europe et en particulier au Royaume-Uni.
Seuls 47 % des sondés en France répondent qu’Hiroshima et Nagasaki étaient les deux seules villes bombardées avec des armes nucléaires au cours de la Seconde guerre mondiale (10 % de moins qu’au Royaume-Uni et que la moyenne des sondés dans les neuf pays). 19 % disent ne pas savoir (3 % de plus qu’au Royaume-Uni et 6,5 % de plus que la moyenne). Notons aussi que moins de 20 % des sondés en France connaissent l’ordre de grandeur du nombre de victimes de ces bombardements (comparable au Royaume-Uni mais de 5 points inférieur à la moyenne) et plus de 30 % avouent ne pas savoir. En ce qui concerne les effets d’une explosion nucléaire, seuls 77,5 % des sondés en France mentionnent les radiations, soit 11 % de moins que leurs homologues au Royaume-Uni et 7 % de moins que la moyenne.
Une méconnaissance analogue se lit quant au nombre d’essais nucléaires conduits depuis 1945. Plus de trois quarts des sondés en France disent ne pas savoir (78,5 %), soit 10 % de plus qu’au Royaume-Uni et 13,5 % de plus que la moyenne des sondés. Parmi les rares sondés qui s’aventurent à proposer un nombre (21,5 %), la plupart sous-estime significativement le nombre d’essais : 18 % donnent spontanément des chiffres inférieurs à 1000, soit moins de la moitié du nombre exact.
La carte des Etats dotés d’armes nucléaires qu’imaginent les sondés en France conforte cette impression de méconnaissance. D’abord, seuls 69 % incluent la France ; en d’autres termes, plus de 30 % vivent dans un pays doté de systèmes d’armes nucléaires sans le savoir. Cela se confirme par l’idée que les sondés expriment quant au nombre d’armes nucléaires dans leur pays de résidence. 77 % répondent qu’ils ne savent pas (5 % de plus que leurs homologues du Royaume-Uni et 11 % de plus que la moyenne des sondés) et seuls moins de 2 % des sondés donnent le chiffre officiel de 300 armes nucléaires en France.
La France a le score le plus bas des neuf Etats sondés lorsqu’il s’agit de reconnaître les Etats-Unis, la Russie, la Chine et la Corée du Nord en tant qu’Etats dotés d’armes nucléaires. Ainsi, alors que les Etats-Unis et la Russie possèdent plus de 92 % des armes nucléaires dans le monde, seuls 64 % des sondés les mentionnent. De même, seuls 42 % mentionnent le Royaume-Uni, et moins de 25 % mentionnent l’Inde ou le Pakistan comme Etats disposant de ces systèmes d’armes, soit moins de la moyenne des sondés dans les neuf pays. Par contraste, 65 % mentionnent la Corée du Nord, dont l’arsenal nucléaire est de loin le plus petit sur la planète, plus de 36 % mentionnent l’Iran, qui ne dispose pas de ces armes, et seuls 35 % mentionnent Israël, qui en dispose depuis 1967.
Que faire?
Face à la découverte de cette méconnaissance particulièrement marquée en France sur les questions nucléaires, on aura tôt fait de blâmer les citoyens, peut-être plus encore la génération d’après la guerre froide, et par conséquent d’approuver qu’ils ne décident rien en la matière. Ce serait là faire deux grossières erreurs d’interprétation.
D’abord, comme suggéré dans une étude précédente, le cliché selon lequel la génération d’après la guerre froide et la fin des essais nucléaires français aurait un niveau de connaissance et d’intérêt pour la question significativement plus bas que celui de la précédente n’est pas systématiquement confirmé. La faiblesse du niveau de connaissance était déjà présente chez la dernière génération de la guerre froide et, si certains savoirs sont moins transmis que d’autres, la dégradation n’est pas systématique.
Si l’on compare les sondés qui ont été adolescents pendant la guerre froide et après (les 43-50 ans et les 18-42 ans en 2018), les premiers ont certes une propension plus grande et prévisible à identifier les Etats-Unis et la Russie (71,5 % contre 61,5 %, même tendance au Royaume-Uni et en moyenne avec respectivement 80 % contre 73 % et 75 % contre 67%) et une plus grande conscience que les radiations font partie des effets des explosions (82,5 contre 75,5 % en France ; 91,5 contre 86,5 % au Royaume Uni ; 89 contre 83 % pour l’ensemble des sondés). Toutefois, il n’y a pas de différence significative quant à la méconnaissance du nombre de victimes d’Hiroshima et Nagasaki, du nombre d’armes nucléaires dans le pays du sondé ou du nombre d’essais nucléaires depuis 1945 (pour les deux cohortes, parmi les très rares sondés qui proposent un nombre, plus de 80 % sous-estiment radicalement le nombre d’essais et offrent un nombre inférieur à 1000). L’erreur qui consiste à mentionner l’Iran comme déjà doté d’armes nucléaires est même moins fréquemment commise par la génération d’après la guerre froide (en France, 34,5 contre 42 %, au Royaume-Uni et dans l’ensemble des pays sondés, 43 contre 48 %).
Ensuite, après mûre réflexion, ne semble-t-il pas étrange d’exiger un niveau de connaissance par défaut des citoyens sur un sujet que les détenteurs officiels de ladite connaissance présentent communément comme complexe et inaccessible ? Ainsi, ce sont souvent les biais et angles morts partagés par les discours experts et officiels qui se retrouvent dans l’opinion. La définition du problème nucléaire comme problème de « prolifération » dans des Etats avec lesquels nous sommes en « crise » aboutit à une mention erronée de l’Iran, une sous-représentation d’Israël, mais aussi de l’Inde, du Pakistan et du Royaume-Uni dans la liste des Etats dotés, et à une méconnaissance particulièrement prononcée de l’historique des explosions nucléaires et des radiations comme effets desdites explosions.
Face à cet état des savoirs, les futurs citoyens, experts, élus et décideurs français doivent être exposés aux connaissances élémentaires sur Hiroshima et Nagasaki (systématiquement moins choisie par nos sondés comme cible des bombardements de 1945) ainsi que sur les essais nucléaires et les effets de ces armes. Travaillons sans attendre à rendre visibles et à terme empêcher les conflits d’intérêt chez les producteurs de discours autorisé sur l’avenir possible des armes nucléaires et assurons-nous de la transmission des dernières avancées de la recherche indépendante plutôt que des biais ou préférences de corps constitués. Ne laissons pas se propager plus avant les illusions du contrôle et de l’absence de choix.![]()
Benoît Pelopidas, Founding director of the Nuclear Knowledges program, Sciences Po – USPC et Fabrício M. Fialho, Lecturer, Cardiff University
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.