Deutschunterricht mit Internet

Marc Bloch

Oskar Maria Graf: Ein Schriftsteller gegen die Gewaltherrschaft.

Par Le 22/02/2021

Wir sollten diesen Menschen nicht vergessen.

 

Die Arbeit am Aufbau einer gerechten, sozialen, demokratischen Weltordnung dauert an.

 

 

 

 

Soziale Mobilität? Deutsch lernen!

Par Le 12/02/2021

Die soziale Mobilität beschreibt die Möglichkeit von Menschen in einer Gesellschaft eine andere Position, als die von den Eltern bestimmte, einnehmen zu können.

Kann die Tochter oder der Sohn von einem Arbeiter eine wichtige Stellung erreichen?

Können die Kinder durch Arbeit und Ausbildung einen besseren Verdienst als ihre Eltern erarbeiten?

Was zählt am Ende für den sozialen Aufstieg: Intelligenz, Arbeit und Fähigkeit, Kompetenzen oder ... das Elternhaus?

Die Frage nach der "Sozialen Mobilität" ist aber auch gleichzeitig die Frage nach der Natur einer Gesellschaft und die Soziologie hat ein weites Arbeitsfeld. Arss couverture

Was bedeutet denn "Sozialer Aufstieg", wie kann man "Erfolg im Leben, Erfolg im Beruf" definieren? Reicht eine Definition nach dem Jahreseinkommen aus?

Die "Soziale Mobilität" steht in einem engen Zusammenhang mit der Möbilität der Menschen im Raum und damit entstehen Folgen für die Raumordnung.

Eine Gesellschaft ist ein  soziales System, das sich in der Zeit ständig entwickeln muss.

Wie wollen wir morgen leben? Welche Ziele wollen wir in unserer Gesellschaft verfolgen?

Wie kann man "soziale Gerechtigkeit" definieren? Und was bedeutet das für das Problem der "Sozialen Mobilität"?

 

 

Démocratiser les grandes écoles : pourquoi ça coince ?

Marie Duru-Bellat, Sciences Po

Alors que les élites françaises, économiques et politiques, sont volontiers critiquées pour la base très étroite de leur recrutement – 84 % d’anciens des grandes écoles parmi les dirigeants des entreprises du CAC 40, par exemple –, les grandes écoles sont l’objet, notamment depuis une vingtaine d’années, de diverses Chartes ou dispositifs qui visent à en élargir le recrutement.

Car aujourd’hui, les deux tiers de leurs étudiants (et même presque 80 % dans les 10 % des écoles les plus sélectives) sont d’origine sociale très favorisée (cadres, chefs d’entreprise, professions libérales et intellectuelles). Ceci correspond, si on se cale sur les élèves de troisième, à des chances d’accéder à une grande école 9 à 10 fois supérieures, pour ces élèves, par rapport à ceux de milieu défavorisé.

Ces constats interrogent : ces élites sont bien monolithiques et on peut s’interroger sur la pertinence de la formation en grande école pour nombre de ces positions de pouvoir… Mais après tout, si l’on était certain qu’accéder à une grande école ne fait que refléter le mérite, il n’y aurait là rien de choquant, dans une société qui rejette l’hérédité des positions sociales au profit d’une sélection des plus méritants, tâche qu’est censée assurer l’institution scolaire.

Alors que le caractère très typé socialement des diplômés des grandes écoles fait soupçonner une entorse au jeu méritocratique, le rapport très fourni de l’Institut des Politiques Publiques, documente les facteurs qui viennent le contrarier, à savoir, outre l’origine sociale, le genre et l’origine géographique. Et ce alors que les diverses actions mises en place depuis les années 2000 n’empêchent pas une grande stabilité !

Une ségrégation sociale massive

Concernant l’impact très fort de l’origine sociale, les auteurs notent que les inégalités sociales de réussite en amont n’expliquent pas tout, environ 50 % si on se cale sur le niveau en fin de troisième. Cela dit, les scolarités jusqu’en troisième sont de moins en moins sélectives, et les filières où l’on accède au lycée le sont, elles, de plus en plus.

Depuis 30 ans, la réelle démocratisation de l’accès au bac s’est accompagnée d’une diversification des bacs, avec notamment le bac professionnel. Cette évolution s’est faite à telle enseigne que les chances d’accéder à un bac général – porte d’accès incontournable pour une grande école – n’ont pas augmenté ces dernières années pour les enfants des milieux les plus défavorisés. Ils sont aspirés par la filière professionnelle, tandis que les probabilités d’obtenir un bac scientifique varient presque de 1 à 10 selon les milieux.

 

Ces inégalités sociales de réussite sont très précoces : les chances d’obtenir un bac général ou technologique sont elles-mêmes extrêmement inégales selon le niveau scolaire à l’entrée en sixième, lui-même lié au niveau à l’entrée à l’école élémentaire.

On ne saurait donc espérer démocratiser l’accès au sommet de l’élite scolaire – par des bourses au mérite distribuées à 18 ans par exemple – si dès le cours préparatoire des inégalités sociales de réussite s’accumulent, que l’école ne parvient pas à contrer.

Des facteurs culturels et matériels

Cependant, la réussite scolaire ne fait pas tout. Alors que globalement, les filles réussissent mieux leurs études secondaires, et représentent 55 % des effectifs de niveau bac + 3 à bac+5, elles ne comptent que pour seulement 42 % des effectifs des grandes écoles et 37 % des plus sélectives.

Mais là aussi, on ne peut se contenter d’une approche globale calée sur le niveau en fin de troisième. En effet, au lycée, les choix d’options et de filières, qui anticipent les orientations dans le supérieur et la vie professionnelle, sont sexués. À ce stade, les filles n’évitent pas tant les maths que la physique et veillent à rester relativement polyvalentes, ce qui facilitera leur accès aux écoles de commerce ou à Sciences Po.

 

De fait, leur sous-représentation concerne avant tout les écoles d’ingénieurs (26 %), alors que des filières comme Sciences Po Paris ou, à un degré moindre, les écoles de commerce, sont largement féminisées.

Ici intervient d’une part le poids des stéréotypes qui connotent comme masculines ou féminines les disciplines scolaires, et qui, notamment parce qu’ils marquent inconsciemment les attentes des enseignants, canalisent très tôt le sentiment d’efficacité et les projets des élèves. D’autre part, il faut compter avec l’anticipation d’un monde du travail loin d’être mixte, où il semble plus ou moins facile de se projeter, selon son genre, dans telle ou telle profession. Seules des évolutions sociales de longue haleine peuvent ici atténuer ces freins.


À lire aussi : Pourquoi l’égalité entre les sexes n’efface-t-elle pas les ségrégations dans les filières scientifiques ?


Les grandes écoles sont également très parisiennes : 30 % des étudiants de grande école ont passé leur bac à Paris ou en Île-de-France (contre 19 % des bacheliers), un chiffre qui monte à 41 % dans les 10 écoles les plus sélectives. Ces inégalités sont clairement contraires à l’idéal méritocratique : peu expliquées (20 %) par les inégalités de réussite en 3e, c’est avant tout l’inégale distribution sur le territoire des classes préparatoires et des écoles qui doit être incriminée, tant on sait que l’« offre » éducative locale impacte les choix des lycéens.

Si on ne choisit pas la région où l’on grandit, certaines familles bien informées essaient de choisir le lycée optimal et y parviennent. La moitié des effectifs des écoles les plus sélectives proviennent de seulement 8 % des lycées.

Il faudrait alors, si on ne veut pas supprimer les possibilités de choix d’un lycée, contrôler plus strictement le profil des lycéens mutants, et favoriser une implantation d’établissements dans les villes moyennes. C’est ce qui a été fait par les classes préparatoires privées (et aussi les classes préparatoires ouvertes aux bacheliers technologiques), mais ce sont surtout les élèves des classes moyennes qui en ont profité.

Les inégalités géographiques traduisent aussi le fait que la mobilité a un coût pour les familles. Si les questions de logement sont essentielles, le fait que ce soit pour les écoles de commerce que les inégalités scolaires soient le moins à même d’expliquer leur sélectivité sociale rappelle que le coût des études joue un rôle non négligeable.

D’où la nécessité de bourses, dans un contexte où les possibilités de financer en partie ses études par un job d’étudiant sont quasiment exclues en classe préparatoire aux grandes écoles et dans celles-ci mêmes.

Intervenir tôt et jouer sur les structures

Au total, il est clair que les mesures intervenant au niveau du lycée restent bien trop tardives puisqu’une bonne part de la carrière scolaire des élèves est déjà jouée, de même que l’image, par les élèves, de leurs propres compétences.

On ne peut pas non plus se contenter d’agir au niveau des personnes, notamment sur les motivations ou l’information, car les carrières se jouent dans un contexte tout aussi décisif, qui rend certaines autocensures relativement rationnelles :

  • une offre de formation locale,

  • des études inégalement coûteuses,

  • un marché du travail sexué,

  • un accès à l’élite accaparé par les sortants des grandes écoles.

Jouer sur ces éléments structurels est capital, même si on peut envisager des voies plus radicales : supprimer cette voie si française (qui polarise les stratégies des parents bien en amont du bac), et diversifier les voies d’accès à l’élite, en tout cas rendre moins inégales les perspectives professionnelles des différentes filières du supérieur.

Tant que l’accès aux grandes écoles se fera sur la base d’une sélection scolaire biaisée dès les petites classes, tant que l’accès aux positions les plus enviables mettra en compétition des jeunes dotés par leurs familles d’atouts inégaux, aussi longtemps donc que les familles seront inégales à maints égards, les politiques publiques de démocratisation ont peu de chances d’aboutir, sans compter qu’on ne s’attend pas à ce que ceux qui parviennent actuellement à accaparer les grandes écoles et leurs débouchés militent pour ces changements…The Conversation

Marie Duru-Bellat, Professeure des universités émérite en sociologie, Observatoire sociologique du changement, Sciences Po

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

 

 

 

 

 

Menschenrechte

Demokratie? Demokratie braucht internationale Zusammenarbeit.

Par Le 14/12/2020

 

Die Situation in Südamerika ist eine Warnung für alle Demokraten... weltweit.

Die Frage stellt sich: Warum entsteht eine Situation, in der die Demokratie sich nicht langfristig entwickeln kann?

Welche Gründe zeigen sich durch die historische Entwicklung? Und was können wir in Europa unternehmmen, um eine positive Entwicklung der Situation zu fördern?

 

 

 

La démocratie en Amérique latine ou le syndrome de Sisyphe

Frédéric Louault, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Depuis leurs Indépendances, les États d’Amérique latine sont tiraillés entre autoritarisme et démocratie. Le XXe siècle a été caractéristique de ces tensions. Des caudillos aux dictatures, en passant par les expériences populistes et les soulèvements révolutionnaires, l’Amérique latine est devenue un véritable laboratoire pour l’étude des changements de régime.

De l’autoritarisme à la démocratie ?

Les tentations autoritaires ont souvent englouti les élans démocratiques, comme entre les années 1962 et 1968, durant lesquelles pas moins de onze présidents arrivés au pouvoir légalement ont été renversés par des coups d’État. Après les dictatures militaires des années 1960-1970, la région connaît une nouvelle poussée démocratique.

Malgré la pression exercée par les mouvements populaires, la reconstruction des démocraties se fait essentiellement par le haut, via des pactes politiques entre les élites civiles et militaires. Les mauvaises performances économiques et sociales des jeunes démocraties (crises économiques, pauvreté, inégalités) engendrent un rapide désenchantement des populations. Une vague de populisme néolibéral déferle sur la région dans les années 1990, symptomatique de ce rapport ambivalent à la démocratie.

Élection d’Hugo Chavez – Archive vidéo INA.

Au tournant des années 2000, le pari démocratique semble pourtant porter ses fruits. Des élections compétitives provoquent des alternances politiques inédites, portant au pouvoir des dirigeants progressistes, sans que les résultats soient contestés : Hugo Chávez au Venezuela (1999), Lula au Brésil (2003), Néstor Kirchner en Argentine (2003), Tabaré Vázquez en Uruguay (2005), Michelle Bachelet au Chili (2006), Evo Morales en Bolivie (2006), Rafael Correa en Équateur (2006), Fernando Lugo au Paraguay (2008), Mauricio Funes au Salvador (2009).

Evo Morales : le premier président indigène de la Bolivie.

Il s’agit souvent d’alternances par défaut : les électeurs sanctionnent avant tout les politiques néo-libérales de la séquence précédente. Cette « vague rose » pacifique n’en est pas moins interprétée comme un printemps démocratique à retardement. Qui plus est, elle coïncide avec un nouveau cycle de croissance économique dans la région (qualifié de « décennie dorée »), alimenté par les cours élevés des matières premières exportées.

Le développement économique nourrit la stabilité politique. Des relents autoritaires nourrissent encore les vies politiques locales et nationales. Mais le Zeitgeist est à l’optimisme. La plupart des observateurs parlent plutôt « d’héritages » autoritaires, que les démocraties latino-américaines, dorénavant perçues comme consolidées, devraient gérer puis digérer.

Vers des démocraties durables ?

Vingt ans après, où en sont les démocraties d’Amérique latine ? Et quelles sont les perspectives pour les années, voire les décennies à venir ? Le nouvel élan démocratique qui a marqué l’entrée dans le XXIe siècle marque-t-il un point de non-retour ?

La politique latino-américaine ne se résume bien sûr pas à une série de ruptures. L’étude des régimes politiques nous invite à distinguer et articuler deux critères fondamentaux : les conditions d’accès au pouvoir (c’est à ce niveau que l’on croit observer des basculements) ; et les modalités d’exercice du pouvoir. Nombre de dirigeants élus démocratiquement ont développé, une fois au pouvoir, des pratiques politiques empreintes d’autoritarisme, et inversement. Gardons-nous aussi d’opposer frontalement les types de régimes. La science politique nous a montré à quel point les frontières entre démocratie et autoritarisme peuvent être floues et poreuses.

Un rapide regard sur la période 2000-2020 en Amérique latine met à jour la difficulté d’ancrer la démocratie au cœur même du pouvoir (tant au niveau des représentations que des pratiques). L’euphorie démocratique du début de siècle aura même été de courte durée… Il a fallu moins d’une décennie pour que les premiers signes d’une résilience autoritaire se fassent sentir.

Le 28 juin 2009, un coup d’État militaire chasse du pouvoir le président du Honduras, Manuel Zelaya, dont le rapprochement avec Hugo Chávez et les velléités de maintien au pouvoir ont attisé l’inquiétude des secteurs conservateurs. Ce basculement politique est d’abord interprété comme un épisode isolé, répondant à une conjoncture nationale spécifique. Pourtant, Hugo Chávez avait lui-même essuyé une tentative de coup d’État en 2002 (puis Rafael Correa en essuiera une en 2010. Sur fond d’un ralentissement économique régional et d’une multiplication des scandales de corruption, l’instabilité politique fait ensuite tâche d’huile, mettant au défi les équilibres démocratiques dans la plupart des pays de la région.

Cette nouvelle instabilité prend différents habits : dérives vers des régimes autoritaires et répression systématique des opposants au Venezuela au Nicaragua ; destitutions abusives de présidents par leurs Congrès au Paraguay (2012) au Brésil (2016) et au Pérou (2020) ; réélections contestées de présidents accusés d’avoir manipulé les règles électorales au Nicaragua (2011 et 2016), au Honduras (2018), au Venezuela (2018) et en Bolivie (2019) ; démissions sous contrainte de présidents en exercice au Guatemala (2015), au Pérou (2018) et en Bolivie (2019).

Dans plusieurs pays, la contestation populaire de la légitimé des gouvernants a également engendré une intense répression policière, marquée par des violations des droits humains. Ce fut le cas notamment au Chili et en Colombie lors des mouvements sociaux de 2019 et 2020.

Le syndrome de Sisyphe

Si la démocratie avait été réinstaurée par le haut dans les années 1980, c’est aussi par le haut que les procédures démocratiques sont maintenant mises à l’épreuve. Les élites politiques peinent à accepter les règles du jeu démocratique lorsque celles-ci leur sont défavorables. Certains groupes progressistes issus du virage à gauche s’accrochent au pouvoir, quitte à renier les valeurs qu’ils avaient défendues par le passé. Estimant que leur projet réformateur déborde le temps démocratique (et donc le cadre légal des mandats), certains ont joué aux apprentis sorciers : ils ont ouvert la boite de Pandore de l’ingénierie institutionnelle afin de pouvoir se maintenir au pouvoir.

Quant aux élites conservatrices, elles avaient toléré les alternances électorales au début des années 2000 mais n’ont jamais envisagé de stagner dans l’opposition. Lorsqu’elles voient leurs intérêts menacés, l’objectif de reconquête du pouvoir passe au premier plan, quitte à puiser dans la panoplie des outils non démocratiques pour provoquer l’alternance. L’Amérique latine est prise dans le syndrome de Sisyphe : après avoir porté les valeurs démocratiques sur les sentiers escarpés de l’autoritarisme, ses élites relâchent leur étendard et retournent au point de départ.

Ce comportement ambivalent vis-à-vis des procédures démocratiques, couplé aux mauvaises performances économiques durant les dernières années, a alimenté une nouvelle spirale de déception et de défiance parmi les populations latino-américaines. D’après les enquêtes du Latinobarómetro, le soutien à la démocratie en Amérique latine a d’abord grimpé de 48 % en 2001 à 61 % en 2010, pour retomber à une moyenne régionale de 48 % en 2019 (-13 points). La satisfaction envers la démocratie est quant à elle est passé de 25 % en 2001 à 44 % en 2010, pour retomber à 24 % en 2019 (-20 points). C’est le plus mauvais score depuis la création de l’indicateur en 1995. Les niveaux les plus élevés se trouvent en Uruguay (47 %) et au Costa Rica (45 %), tandis que le Pérou (11 %) et le Brésil (9 %) ferment la marche. Ces deux pays ont été touchés ces dernières années par une forte instabilité politique, d’importants scandales de corruption et une polarisation croissante de la société.

Les populistes s’imposent

Les mutations actuelles ne laissent pas présager un nouveau revirement dans les prochaines années. Le dernier cycle électoral a ainsi favorisé l’émergence de figures populistes aux accents autoritaires, qui contribuent à faire imploser les systèmes partisans : Andrés Manuel López Obrador au Mexique (2018), Jair Bolsonaro au Brésil (2018), Nayib Bukele au Salvador (2019).

Alors que le président salvadorien dynamite les relations exécutif/législatif, Bolsonaro exprime régulièrement sa nostalgie des dictatures militaires et ne ménage pas ses efforts pour militariser son gouvernement (6157 militaires assument des fonctions au sein du pouvoir exécutif en 2020, contre 2765 en 2018). Et le Brésil n’est pas une exception : l’influence croissante des militaires est manifeste – sans être toujours visible – dans de nombreux pays de la région.

Bolsonaro poursuit l’apologie de la dictature militaire.

Les turbulences politiques récentes de l’Amérique latine nous incitent donc à explorer, avec une certaine inquiétude, la zone grise entre autoritarisme et démocratie. La crise sanitaire de 2020, qui a porté un nouveau coup aux économies de la région et a érodé encore la légitimité des gouvernants, risque d’amplifier cette tendance à l’instabilité, en nourrissant à court terme l’offre politique antisystème. À l’horizon 2030, une reprise soutenue de l’activité économique et une affectation moins inégalitaire des fruits de la croissance pourraient néanmoins servir le dessein de nouveaux Sisyphe de la démocratie, à la faveur d’un renouvellement générationnel. Ces futures élites, qui ont été socialisées en démocratie au tournant du XXIe siècle, auront pour défi de donner un sens concret aux valeurs démocratiques.


Cet article s’inscrit dans le cadre d’une réflexion collective de synthèse et prospective « 20 ans déjà, 20 ans demain. 2000-2020-2040 » sur quelques évolutions politiques majeures à l’occasion des 20 ans du Cevipol.The Conversation

Frédéric Louault, Chercheur en Science Politique , Université Libre de Bruxelles (ULB)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Zukunft braucht... Erinnerung.

Par Le 02/07/2020

Mémoire, histoire et reconnaissance : un débat profond qui mérite les nuances

Michel Wieviorka, Fondation Maison des Sciences de l'Homme (FMSH) – USPC

Racisme et antiracisme, violences policières, déboulonnage des statues, mémoire historique, statistiques ethniques : le débat contemporain s’inscrit à bien des égards dans la continuité de questions posées au fil du demi-siècle qui vient de s’écouler. Pourtant, il est assez largement oublieux des échanges, des passions mais aussi des recherches qui ont ponctué cette période.

Il fait les frais du présentisme, qui consiste à vivre dans l’actualité, sans capacité de se projeter vers l’avenir, ni de réellement considérer le passé. Le débat s’installe dès lors dans une actualité qui rend difficile de penser l’unité profonde de phénomènes que tout, effectivement, distingue empiriquement.

La France est engagée dans une mutation qui passe par la mise en cause de sa capacité à intégrer au sein d’un même cadre sa vie proprement sociale, son État-nation et son modèle républicain. Dès la fin des Trente Glorieuses, chacune des composantes de ce cadre a commencé à se transformer, et leur articulation fonctionnelle se décompose.

En cessant d’être industrielle, la société proprement dite a vu s’étioler le conflit central opposant le mouvement ouvrier et les maîtres du travail. Or, ce clivage donnait son sens à bien des mobilisations autres qu’ouvrières : l’espace s’est ouvert à d’autres contestations, souvent à forte charge culturelle, sans adversaire social identifiable aisément, lourdes de subjectivités individuelles souvent rétives à toute négociation ou recherche de compromis.

Contestations disparates

Les enfants des « travailleurs immigrés », de plus en plus confrontés au chômage et à l’exclusion sociale, ont eu tendance à être identifiés, et à s’identifier eux-mêmes en termes religieux – l’islam – voire ethniques.

De façon générale, le mouvement social de l’ère industrielle a laissé place à des contestations disparates, sans sens ni repères communs, à une société fragmentée dans ses luttes – la notion d’archipel popularisée par Jérôme Fourquet s’applique aussi aux mobilisations collectives.

La nation, au sortir d’une décolonisation douloureuse, a été de plus en plus interpelée par la construction européenne, et inquiète du fait de la globalisation économique.

En même temps, le racisme était de plus en plus « différentialiste », c’est-à-dire défini par le rejet de l’altérité, perçue alors comme une menace pour l’intégrité culturelle de la nation, alors qu’auparavant, il se caractérisait plutôt par des logiques d’infériorisation facilitant l’exploitation de ses victimes.

Dès lors, les objets de ce rejet tendaient eux-mêmes, avec le soutien éventuel d’acteurs politiques et d’intellectuels, à se définir dans cette perspective, et à réclamer qu’on en tienne compte. Ce qui a favorisé les demandes de statistiques ethniques (et en fait aussi religieuses et raciales), dont il était alors attendu qu’elles permettent de mieux cerner les discriminations.

Mais cette perspective est à manier avec précaution, car elle peut également faciliter des discours moins respectables : ainsi, en mai 2015, Robert Ménard, le maire de Béziers, a trouvé bon de compter les élèves musulmans scolarisés dans les écoles de sa ville – et a annoncé un chiffre de 64,6 %.

Carences de l’école publique

La République, pour sa part, a peiné chaque jour davantage à incarner les valeurs universelles de sa fière devise – liberté, égalité, fraternité : le discours est devenu ici incantatoire. Là où ce qui était bon pour les entreprises publiques l’était aussi pour leur personnel et pour le pays, on a vu prospérer les forces du marché et s’affirmer les égoïsmes corporatistes d’acteurs ne pouvant plus s’identifier à un combat universel et ne se mobilisant que pour promouvoir leurs intérêts particuliers.

La fin de la conscription a été aussi celle d’un brassage social facteur d’unité. L’école publique a cessé d’alimenter le mythe de l’égalité républicaine, et il a bien fallu, de surcroît, en admettre les carences, révélées, à l’échelle internationale, par ses classements bien modestes dans les enquêtes PISA.

La laïcité, valeur républicaine par excellence, est devenue l’objet de polémiques exacerbées par les affaires dites de « foulard ».

Le tout relativement intégré que constituaient la société industrielle, la République et la nation a commencé à se fragmenter, les fissures puis les failles se sont multipliées. Les débats actuels traduisent une amplification de ces phénomènes, qui ont fait l’objet de nombreuses recherches en sciences sociales et politiques, dès les années 80.

Des outrances qui interdisent le débat

Mais il y a aussi du nouveau. Il y a d’abord l’image fallacieuse, mais prégnante, portée par d’importants acteurs politiques, tel Manuel Valls (dans un entretien paru dans Valeurs actuelles, le 18 juin 2020) par des intellectuels respectables, comme Élisabeth Badinter (dans un entretien paru dans l’Express, 16 juin 2020), mais aussi par l’extrême droite, d’un clivage qui serait central alors qu’il n’est que secondaire et qui déboucherait sur une lutte à mort entre trois camps, tous radicalisés, raidis dans leur idéologie.

Le premier camp rassemble les tenants d’une conception pure et dure de la République, tels les animateurs du mouvement « Printemps républicain », le deuxième regroupe les partisans d’une version fermée et homogène de la Nation, voire de la race blanche, qu’inquiète ce que Renaud Camus a appelé « le grand remplacement ». Viennent enfin les « Indigènes de la République » et autres « décoloniaux » extrêmes, promoteurs d’un combat semblant tendre à la guerre des races. Les « républicanistes » et les « nationalistes » peuvent éventuellement se rejoindre.

Cette présentation radicale des enjeux contemporains enflamme l’atmosphère. Alors qu’à la fin des années 80, Régis Debray nous invitait élégamment à choisir entre être « républicain » et être « démocrate » », ce qui laissait de la place à de véritables échanges, l’outrance actuelle des positionnements radicaux interdit le débat en rejetant dans le non-sens ceux qui demandent, au contraire, que s’ouvrent des échanges informés, démocratiques, ouverts. Ceux, également, dont les demandes de vérité et de justice, si centrales dans les manifestations récentes à propos de la mort d’Adama Traoré, sont assimilées injustement à un combat communautariste ou racial.

Jusque dans les années 70, le ciment qui reliait la société, l’idée républicaine et la nation était fait aussi d’une conception de l’Histoire comme récit national porté par la République. L’ouvrage monumental « Les lieux de mémoire », paru sous la direction de Pierre Nora, est certainement la dernière forte expression de cette époque – la critique a noté à juste titre l’absence de « lieu colonial » dans cet ensemble de contributions.

Le récit national mis en cause

Des « mémoires » venues d’en bas ont contesté les conceptions républicaines et nationales éprouvées, à propos de la colonisation, mais aussi de la question juive, ou même, très tôt, de la question régionale. Cela ne pouvait que mettre en cause l’État républicain, qui ne laisse guère de visibilité aux minorités dans l’espace public, comme la nation, oublieuse de ses pages les plus sombres.

Cette peinture sur céramique rue des Petits-Carreaux, à Paris, l’un des derniers vestiges parisiens de l’époque coloniale, est régulièrement vandalisée. Anne-Christine Poujoulat/AFP

Les demandes actuelles que l’on déboulonne des statues ou que l’on débaptise des rues, des places ou des établissements scolaires poussent cette logique beaucoup plus loin. Elles aussi mettent en cause le récit national et républicain, et, au-delà, le récit qui s’intéresse à la longue phase monarchique de la construction de notre État.

Mais tout désormais ne se réduit pas à de nouveaux affrontements entre l’Histoire et les mémoires. Car viser à déboulonner des statues, débaptiser des rues, des places et autres lieux publics, ce n’est pas chercher à imposer une mémoire contre l’Histoire.

Une statue, un nom propre affecté à un lieu, une école, une place, en effet, ne sont pas en eux-mêmes le fruit de la recherche historique. Presque toujours, cela résulte du choix d’une collectivité, nationale, locale, ou d’une institution. Ce choix n’est pas non plus purement ou nécessairement mémoriel, au sens où il résulterait d’une demande portée par un groupe identifiable.

En fait, il s’est plutôt généralement agi, dans un passé plus ou moins éloigné, de rendre hommage à une personnalité, de mettre en valeur son apport, de rappeler son existence. Peut-être le mieux est-il de parler ici de reconnaissance.

Celle-ci, pour les personnages d’une certaine importance historique, engage l’État-nation républicain actuel. Demander qu’on déboulonne une statue ou qu’on débaptise un lieu, c’est dès lors contribuer à la prise de conscience, plus large, d’un phénomène capital : la décomposition du cadre en fonction sous la Troisième République et les Trente Glorieuses. Un cadre qui intégrait dans un même modèle la société, la Nation et la République, avec pour ciment l’Histoire.

C’est aussi accélérer cette décomposition, voire la brusquer, ce qui ne peut que susciter, en contrepartie, des raidissements en tous genres, républicanistes, nationalistes, racialisés et racialisants. Ce n’est pas l’Histoire, en tous cas pas directement, qui est en cause, c’est un récit politique porté dans l’espace public par d’autres que des historiens, même s’il les a aussi mis à contribution.

La mémoire comme enjeu politique

Dans ce contexte, le rôle de la mémoire change. La mémoire était surtout une force venue d’en bas, portée par les descendants de groupes minoritaires dont les souffrances historiques étaient passées sous silence, niées, oubliées ou minimisées.

Elle interpellait le pouvoir, en même temps que l’Histoire, elle les pressait d’être à l’écoute. Désormais, la mémoire est elle aussi un enjeu politique, un élément dont tout un chacun use dans le jeu des pouvoirs et des oppositions.

Elle inspire des politiques que l’on peut dire mémorielles. Elle est instrumentalisée de toutes parts, de manière politicienne, servant la stratégie d’acteurs qui veulent flatter tel ou tel secteur de l’opinion, ou se positionner sur le passé, sans compétence ou légitimité particulière s’il s’agit de dire la vérité historique.

Nous ne sommes plus, ou plus seulement, dans l’ère de la mémoire, des témoins et des victimes, mais dans celle des politiques et des contre-politiques mémorielles. Cela contribue un peu plus encore à déstructurer le modèle national et républicain dont nous avons hérité, et à affaiblir la portée de l’Histoire, à la fois comme récit national et d’État, ce qu’elle ne peut plus être, mais aussi comme recherche raisonnée, scientifique, de la vérité, dès lors que des historiens entrent eux-mêmes dans des jeux, des calculs et des opérations à la fois mémoriels et politiques.

Ce qui peut permettre à des groupes minoritaires de faire entendre leur voix fait des responsables politiques qui les écoutent les agents d’un récit historique sur lequel ils arbitrent et qu’ils instrumentalisent. Le rôle et la place de l’Histoire se reconfigurent.

Renouer avec une police de proximité

Le débat actuel sur les violences policières contribue lui aussi à l’accentuation de la déstructuration du modèle classique. Celui-ci en effet repose sur l’idée d’une police républicaine, au service du pouvoir légitime, incarné par un chef d’État et ses ministres, à commencer par celui de l’Intérieur.

Critiquer la police, comme c’est le cas à propos de son racisme et de son usage de la force, c’est mettre en cause le lien direct, théoriquement sans faille, qu’elle entretient avec le pouvoir au plus haut niveau, alors qu’aux États-Unis, les forces de l’ordre sont bien davantage sous contrôle local.

Envisager politiquement des changements significatifs, dans les méthodes policières par exemple, c’est engendrer nécessairement des tensions entre le pouvoir central et les policiers et gendarmes.

C’est donc aussi, une fois de plus, mettre en cause un mode d’intégration républicaine, dire qu’il fonctionne mal. Et c’est encourager certains policiers à rejoindre le camp de la radicalité républicaniste, celui du nationalisme extrême – ou les deux –, plutôt qu’à demander à l’institution policière d’affronter ces problèmes de racisme décrits par Fabien Jobard.

Or mieux vaudrait renouer avec l’esprit de la fin des années 80, quand l’idée d’une police de proximité était à l’ordre du jour, et que le ministère de l’Intérieur avait accepté que la recherche s’intéresse à la police, avec notamment la création de l’IHESI (Institut des hautes études de la Sécurité intérieure), qui, après avoir changé deux fois de nom, a été supprimé en octobre 2019.

Ne nous y trompons pas : ceux qui, quel que soit le lieu d’où ils parlent, adoptent des positions sans nuances, confondent histoire, mémoire et reconnaissance, et ne veulent voir chez les autres que guerre des races, violences communautaires, et conduites de rupture fonctionnent sur le mode de la prophétie autoréalisatrice. À force de dénaturer le débat et de nous dire qu’il faut choisir entre le chaos et l’autoritarisme, ils préparent le terrain de l’un, ou de l’autre.The Conversation

Michel Wieviorka, Sociologue, Président de la FMSH, Fondation Maison des Sciences de l'Homme (FMSH) – USPC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Geschichte studieren mit Marc BLOCH.

Par Le 28/05/2020

Was kann man gegen Verschwörungstheorien, Falschmeldungen, Lügen und Gerüchte machen?

Faschmeldungen sind gefährlich für die Gesellschaft, denn radikale politische Ideologien arbeiten mit Gerüchten und  Falschmeldungen gegen die Demokratie und den Rechtsstaat. 

Der Historiker Marc BLOCH (1886 - 1944) beschreibt in einer Rede vor seinen Schüler am 13. Juli 1914 in Amiens die historische Methode. Gegen Lügen und Falschmeldungen hilft nur Quellenkritik, Analyse und Wissenschaft.

Damit ist die Aufgabe klar. Recht entsteht nicht durch Gewalt, Wahrheit wird durch Analyse und Quellenkritik erarbeitet.

Der Historiker hat die Rolle des Untersuchungsrichters.

 

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Fausses nouvelles.

Par Le 28/05/2020

Les fausses nouvelles de la Grande Guerre, des « infox » avant l’heure

Troupes allemandes dans le village de Conflans-en-Jarnisy (Meurthe-et-Moselle) Norbert Antoine/Geneanet, CC BY-NC-SA
François Allard-Huver, Université de Lorraine

« La première victime de la guerre, c’est la vérité » : cette citation tantôt attribuée à Rudyard Kipling, tantôt au sénateur américain Hiram Johnson, isolationniste convaincu qui s’opposa à l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale en 1917, témoigne bien du rapport complexe à la vérité en temps de guerre. En effet, la question de la circulation de fausses nouvelles lors des conflits n’est pas récente. Chaque guerre charrie avec elle son lot de mésinformation, d’approximations et d’informations erronées, ou de désinformation, et autres contenus fallacieux destinés à tromper l’ennemi et ses troupes.

Cependant, la Première Guerre mondiale se distingue à plusieurs titres des conflits précédents, tant dans la nature et les buts même des fausses nouvelles qu’on y observe que dans les processus qui facilitent, accompagnent voire encouragent leur circulation. Bien que plus que centenaires, ces « fake news » avant l’heure semblent parfois, dans leurs mécanismes et dans les raisons de leur avènement, fort similaires à celles que nous croisons jour après jour sur les réseaux.

Une préoccupation précoce des contemporains de 14-18

Nombre d’ouvrages ont été consacrés par les contemporains de la Grande Guerre à la question des « fausses nouvelles », « rumeurs » et autres « légendes » qui accompagnent le conflit de 14-18. Ces travaux sont éclairants d’une préoccupation récente de l’opinion à la question de l’information, de sa circulation et de sa nature et s’inscrivent parfois dans une veine proche de la psychologie sociale naissante. On pense notamment aux réflexions de Gabriel Tarde sur l’opinion, sur la presse et la foule, ou encore à celles de Gustave le Bon sur la « psychologie des foules ».

Parmi les plus célèbres ouvrages consacrés à ce sujet, on trouve Les fausses nouvelles de la guerre, ouvrage fleuve en sept volumes du docteur Lucien Graux. Ce dernier tente de faire dans un style parfois laborieux, souvent teinté d’anti-germanisme, un recueil de l’ensemble des « fausses nouvelles », distinguant celles qui circulent à l’arrière, dans « Le peuple des civils […] gobe-mouche par excellence, à propos de tout et de rien », et celles qui circulent au front, dans le « peuple des combattants ». Si l’ouvrage manque d’une rigueur certaine et s’avère plus être un florilège d’erreurs et d’approximations journalistiques, il a le mérite de vouloir explorer « la psychologie de la fausse nouvelle, par la façon qu’elle avait de naître, de se propager, de s’amplifier pour dépérir le plus souvent fort vite » au sein de ses contemporains.

L’ouvrage du belge Fernand Van Langenhove, Comment naît un cycle de légendes – Francs-tireurs et atrocités en Belgique, est autrement plus intéressant et s’attelle à décrypter une « fake news » tenace chez les militaires allemands au début du conflit, celles de « franc-tireurs » belges qui auraient harcelé les troupes, refuseraient les règles de l’engagement militaire et massacreraient même des soldats blessés. En analysant des documents essentiellement allemands, Fernand Van Langenhove va « décrypter » la nouvelle et démontrer qu’elle s’appuie à la fois sur des faits réels de l’histoire récente, notamment la présence de franc-tireurs belges lors du conflit de 1870 avec la Prusse, tout autant que sur des représentations stéréotypiques, fallacieuses et fantasmées du peuple belge. Son ouvrage, précis et bien documenté, sera même traduit et publié en allemand dès 1917 !

Cependant, le texte le plus complet, tout comme le plus passionnant dans son analyse du phénomène des « fausses nouvelles », est celui de l’historien et résistant Marc Bloch : « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre ». Dans cet article initialement paru en 1921, il va tenter de poser les bases d’une approche scientifique et historiographique du phénomène des fausses nouvelles, en apportant sur des évènements qu’il a vécus, le regard d’un chercheur.

Au-delà de la simple analyse ou du décryptage des rumeurs et légendes qui circulent au front ou à l’arrière, Marc Bloch revient sur la nature même des infox, tout comme sur les éléments qui contribuent à leur circulation :

« Une fausse nouvelle naît toujours de représentations collectives qui préexistent à sa naissance ; elle n’est fortuite qu’en apparence, ou, plus précisément, tout ce qu’il y a de fortuit en elle c’est l’incident initial, absolument quelconque, qui déclenche le travail des imaginations ; mais cette mise en branle n’a lieu que parce que les imaginations sont déjà préparées et fermentent sourdement. »

Au-delà de cet intérêt des contemporains pour le phénomène, nous pouvons revenir sur une « fake news » célèbre de la Grande Guerre et son destin dans l’imaginaire collectif : celle d’un enfant alsacien de sept ans, fusillé par les Allemands.

La légende au service de la propagande

D’un tragique « dommage collatéral » dans la région de Belfort va naître l’une des fake news les plus prolifiques de la Première Guerre mondiale. À l’occasion des cent ans du début du conflit, L’Est Républicain apportait le témoignage de l’historien local, Daniel Lougnot, sur cette histoire qui eut lieu le 13 août 1914 dans le village frontière de Magny, au tout début du conflit donc :

« Eswald Schaarschmidt, fils d’un inspecteur des douanes originaire de Saxe, regarde le reflux des troupes françaises par une lucarne de la maison Besançon, la dernière à droite à la sortie du village près du pont de la Suarcine […] Vers 17 h, un soldat du 110e régiment de grenadiers badois arrive sur le pont. Apercevant une silhouette à la lucarne, il se croit menacé et abat l’enfant d’une balle qui lui tranche la carotide. »

L’histoire de cet enfant abattu par erreur, victime civile la guerre totale mais également de la psychose allemande sur la présence de franc-tireurs parmi la population civile, est interprétée comme un geste délibéré. Elle circule alors par le biais de la culture populaire. Dès 1914, l’auteur-compositeur Théodore Botrel en fait un poème intitulé « Le petit fusil de bois ». Puis c’est au tour d’André Langrand de mettre, avec Frédéric Boissière, l’histoire en musique dans « Le gamin au fusil de bois » au texte très explicite :

C’était un enfant de sept ans
Blonde tête aux yeux innocents […]
Manœuvrait un fusil de bois
Sonnez clairons, pleurez hautbois
Pour le pauvre petit garçon
Le bambin au fusil de bois
Fusillé par les Bavarois !

Ces chansons se multiplient et amplifient à chaque fois l’histoire, tout en y ajoutant des éléments de l’imaginaire populaire et de la symbolique nationaliste, exacerbant également la barbarie des Allemands. Dans la « Troisième couleur », composée en 1916, la fausse nouvelle semble s’éloigner de toute forme de vraisemblance et devient un véritable outil de propagande anti-allemande :

L’officier au casque pointu au soldat donna l’ordre atroce
de fusiller le pauvre gosse
Soudain l’officier blêmissant pousse un cri de rage et de haine
Car sur ses habits bleu et blanc, le sang français du pauvre enfant
Pour braver les Prussiens encore, formait le drapeau tricolore.

Mais ce qui rend particulièrement intéressante la circulation de cette fausse nouvelle, c’est l’écho et la réception qu’elle semble avoir dans l’opinion publique à la fois française mais également allemande. En témoigne notamment ces différentes cartes postales qui circulent en France et en Allemagne.

Si certaines cartes françaises reproduisent de manière imagée l’incident de Magny, d’autres cartes postales allemandes cherchent à démonter l’idée que les troupes d’outre-Rhin font preuve de cruauté envers les civils, et en particulier les enfants. On retrouve ainsi une image de soldats allemands en train de nourrir des bambins visiblement ravis qui se tiennent sur leurs genoux, avec pour légende ironique « Nos Prussiens orientaux, “barbares allemands” en Russie ». La volonté de montrer le caractère fallacieux des « fausses nouvelles » qui circulent sur l’armée allemande est à son tour attaquée dans des cartes postales françaises où l’on sous-entend qu’il s’agit de mises en scène et où l’envahisseur menace les enfants devant un appareil photo : « Ris ou je te fais fusiller ! »

Fausses nouvelles d’hier à aujourd’hui : même punition, même motifs ?

On retrouve dans le phénomène des fausses nouvelles de la guerre des préoccupations mais également des similitudes avec les problématiques que nous rencontrons aujourd’hui face aux « fake news ». Bien qu’elles servent à la fois d’élément de désinformation de l’ennemi ou d’arme psychologique contre les populations adverses, c’est l’avènement des médias de masse comme la presse qui permet la circulation des fausses nouvelles, approximations et erreurs faisant alors partie du lot quotidien de la circulation des informations en temps de guerre. Mais c’est bien la méfiance voire le mépris d’une partie des élites face aux masses qui justifiera l’utilisation à outrance de la propagande et de la censure pour servir l’effort de guerre.

Edward Bernays, père des relations publiques et auteur du célèbre ouvrage Propaganda, a participé au Comité d’information publique américain pendant la Première Guerre mondiale et résumé ainsi l’intérêt de la propagande :

« La minorité a découvert qu’elle pouvait influencer la majorité dans le sens de ses intérêts. Il est désormais possible de modeler l’opinion des masses pour les convaincre d’engager leur force nouvellement acquise dans la direction voulue. »

Plus encore, c’est la méfiance de l’opinion face aux journalistes et à l’information qui facilitera la circulation et la croyance populaire dans les rumeurs et les ragots. Ainsi, la censure des journaux jouera pour beaucoup dans l’amplification à tel point que Marc Bloch rapporte dans son ouvrage ce trait d’humour de Pierre Chaine dans les Mémoires d’un rat :

« L’opinion prévalait aux tranchées que tout pouvait être vrai à l’exception de ce qu’on laissait imprimer. »

Environnement médiatique changeant, volonté d’une minorité de manipuler la masse à son avantage quitte à lui présenter des faits alternatifs, méfiance de l’opinion face aux médias traditionnels, et, enfin, rhétorique nationaliste et guerrière sont autant d’éléments qui firent et qui font encore aujourd’hui le terreau des fausses nouvelles.The Conversation

François Allard-Huver, Maître de conférences, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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