Rechtsstaat + Demokratie
Wahlen... und wählen.
Par
blatt-christophe
Le 01/07/2021
Abstention : au-delà de la crise sanitaire, les vraies raisons de la démobilisation
Tristan Haute, Université de LilleLe premier tour des élections départementales et régionales de 2021 a été marqué par une participation historiquement faible : 32,59 % contre 50,17 % au premier tour des élections départementales de mars 2015 et 49,91 % au premier tour des élections régionales de décembre 2015. Ce recul exceptionnel, assez similaire à celui observé entre les élections municipales de 2014 et de 2020 (-19 points), est-il lié au contexte de crise sanitaire ?
Lors du premier tour des élections municipales de 2020, l’abstention était fortement corrélée au risque épidémique.
En juin, ce risque épidémique semble toutefois être un argument bien insuffisant pour expliquer la hausse de l’abstention, une majorité des adultes en âge de voter ayant reçu une première dose de vaccin.
Pas de démobilisation des personnes âgées
Les recherches relatives à l’abstention au premier tour des élections municipales de 2020 ont montré que les écarts de participation selon l’âge des électeurs s’étaient réduits, les personnes âgées, davantage à risque, s’étant davantage démobilisées. Cependant, dimanche dernier, l’écart de participation entre les 18-24 ans et les 65 ans et plus était bien plus important qu’en 2020, passant de 20 points à 31 points et se rapprochant ainsi des écarts de participation observés en 2015 (voir tableau 1).
Entre 2015 et 2020, ce sont les 65 ans et plus qui se sont le plus démobilisés alors que la participation des moins de 35 ans a stagné. Mais le constat est inverse entre 2020 et 2021 : les personnes âgées de 65 ans et plus se sont quasiment autant mobilisées (-3 points) alors que la participation décline fortement dans toutes les autres classes d’âge (entre – 13 et -17 points). Ce résultat peut expliquer les relatives contre-performances de la gauche et des écologistes dans certaines régions, ces partis ayant des bases électorales significativement plus jeunes.
La démobilisation des personnes âgées en 2020 et la réduction des inégalités de participation selon l’âge ne semblent donc avoir été qu’un épiphénomène lié au risque élevé, pour les personnes âgées en particulier, de développer une forme grave de la maladie. En d’autres termes, l’effet direct du Covid observé en 2020 a disparu en 2021, du fait de la campagne de vaccination et de la moindre circulation du virus.
Un nouveau « gender gap » ?
Comme lors des élections municipales de 2020, on constate que les femmes ont moins participé que les hommes en 2021 alors qu’elles s’étaient autant mobilisées que les hommes en 2015 (voir tableau 2). Ce résultat va à rebours des enquêtes réalisées depuis les années 2000 en France.
Une première hypothèse est que les femmes se sont trouvées, davantage que les hommes, à distance de la compétition électorale. En effet, du fait de processus genrés de socialisation, elles ont été plus que les hommes préoccupées par la dimension strictement sanitaire de la crise. De plus, les inégalités de genre, en matière de travail domestique notamment, se sont renforcées durant les confinements successifs.
Une seconde hypothèse est que, la norme participationniste s’affaiblissant, l’intérêt pour la politique et le sentiment de légitimité politique, deux facteurs déjà déterminants en matière de mobilisation électorale, le deviennent de plus en plus.
Or, les femmes restent moins intéressées par la politique et se sentent moins « compétentes » politiquement du fait d’attentes différenciées du champ politique selon le genre et de processus genrés de socialisation politique.
De ce point de vue, le lien avec la crise sanitaire reste donc à préciser.
Tableau 2. Participation électorale selon le sexe (2015-2021, en %)
Des inégalités sociales qui persistent
Les inégalités de participation liées au niveau de revenus restent non négligeables : selon l’Ifop, la participation au premier tour des régionales a atteint 22 % au sein des catégories populaires (moins de 900 euros par mois) contre 39 % au sein des catégories supérieurs (plus de 2 500 euros par mois).
De même, comme en 2020, les inégalités liées à la catégorie socioprofessionnelle semblent s’être plutôt maintenues : l’écart de participation entre cadres et ouvriers était de 6 points dimanche dernier contre 9 points en 2015 (voir tableau 3). Ce résultat peut expliquer la bonne « performance » des listes de la droite parlementaire pour laquelle votent massivement les catégories supérieures.
Tableau 3. Participation électorale selon la catégorie socioprofessionnelle (2015-2021, en %)
Des effets sur le temps long
À l’inverse de ce qui avait été observé aux élections municipales de 2020, l’abstention en juin 2021 ne semble donc pas s’expliquer par la crainte de contamination. Alors que la pratique électorale est devenue majoritairement intermittente en France, les effets de la crise sanitaire sont en réalité plus indirects, plus globaux et se jouent sur le temps long.
Ainsi, les candidats ont peiné, en raison du contexte sanitaire, à s’adresser aux électeurs. De même, la parole politique s’est focalisée sur la gestion de la crise sanitaire, limitant fortement l’émergence d’autres enjeux, a fortiori locaux. Enfin, les confinements successifs et le recours massif au télétravail ont induit une réduction des relations sociales. Or, celles-ci sont déterminantes en matière de mobilisation électorale, en particulier au sein des classes populaires.![]()
Tristan Haute, Maître de conférence, Université de Lille
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Was ist... Totalitarismus?
Par
blatt-christophe
Le 01/10/2022
Nationalismus bedeutet ... KRIEG. Und Dikataturen wollen Krieg, denn Krieg und Gewalt halten Dikaturen an der Macht.
Wir können wir die Diktatur erkennen?
Gewaltherrschaft zeigt sich auch in der Sprache. Es ist die Propaganda, die aus Individuuen, aus Menschen Feinde macht und die damit jedes Unrecht legitimieren will.
Dieser Artikel zeigt die Elemente, die Diktaturen nutzen, um Krieg, Unrecht und Gewalt vorzubereiten.
À quoi reconnait-on un discours totalitaire ou fasciste ?
Le jeudi 24 février, lorsque Poutine déclare à l’aube vouloir « protéger les personnes victimes de génocide de la part de Kiev » et « arriver à une dénazification de l’Ukraine », il réitère un leitmotiv bien connu et récurrent depuis 2014. Paradoxalement ici, dénoncer le « nazisme » revient à en utiliser la rhétorique binaire – les « néonazis ukrainiens » représentant le Mal absolu, une vermine à éliminer. Mais cette guerre n’est pas qu’une guerre de mots, elle est aussi une guerre d’images, que les Ukrainiens comptent bien gagner. Le compte officiel de l’État ukrainien reprenait ainsi cette caricature, comme réponse à la déclaration russe.
En lien avec ce contexte, est-il possible d’établir une liste des items caractéristiques de la pensée et des discours totalitaires ? Quels sont les traits pertinents et distinctifs du fascisme ? De nombreux penseurs ont tenté de répondre à cette question. Le linguiste Victor Klemperer a ainsi étudié de près la langue du troisième Reich, l’écrivain George Orwell a proposé la notion fertile de « novlangue », enfin le sémiologue Umberto Eco, dans son ouvrage Reconnaître le fascisme partage sa biographie et une liste de traits caractéristiques.
Ces éléments nous permettent d’élaborer plusieurs points. D’une part, il ressort que la pensée totalitaire se définit par principe comme l’exclusion de la diversité des pensées. D’après le CNRTL, l’adjectif « totalitaire » s’applique au domaine politique comme ce qui fonctionne sur :
« le mode du parti unique interdisant toute opposition organisée ou personnelle, accaparant tous les pouvoirs, confisquant toutes les activités de la société et soumettant toutes les activités individuelles à l’autorité de l’État ».
Plus subtilement, la philosophie sous-jacente est celle « qui rend ou tente de rendre compte de la totalité des éléments d’un phénomène, qui englobe ou tente d’englober la totalité des éléments d’un ensemble. » Il y a bel et bien concordance sémantique entre la représentation politique que nous avons du totalitarisme et la racine du mot qui renvoie à une pensée « totale/
totalisante », excluant par principe la diversité des pensées.
Le rôle de la personnalité
Dans sa dernière conférence, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik propose une lecture de la résistance à la doxa totalitaire.
Selon lui, la pensée paresseuse et le « psittacisme » (récitation et répétition du perroquet) sont délicieux et sécurisants, ils apportent des bénéfices affectifs. À l’inverse le travail d’élaboration de la pensée critique a des effets moins euphorisants et ne réveille pas notre sentiment d’appartenance.
C’est pour cela qu’il existe une véritable déclinaison sémiologique dont les systèmes totalitaires sont friands : gestuelle spécifique de reconnaissance (gestes de salutation, notamment), codes vestimentaires spécifiques (uniformes et/ou symboles), langage formaté (distorsions syntaxiques et sémantiques qui viennent contaminer la langue parlée) : ainsi, des figures de style et des métaphores vont être utilisées dans une fréquence plus élevée, notamment afin de séparer le monde en deux pôles, à savoir « nous » contre « les autres », notion largement travaillée par l’analyste de discours Ruth Wodak. C’est aussi pour cela que les discours d’extrême droite peuvent paraître aussi sécurisants et rassurants.
Quel est le lien entre fascisme et totalitarisme ?
Umberto Eco nous le rappelle, le mot « fascisme » est une synecdoque – figure de style qui consiste à donner à un mot ou une expression un sens plus large ou plus restreint que sa propre signification – mais également un syncrétisme : il est moins une idéologie monolithique que le collage d’idées politiques et philosophiques parfois contradictoires. Le terme fascisme est donc « fuzzy » (terme anglais utilisé tel quel par le sémiologue), c’est-à-dire sans contour net ni précis.
En fait, le langage totalitaire se structure petit à petit, dans ce que l’on appelle une période préfasciste (et que nous traversons en ce moment par ailleurs, comme le souligne l’historienne Ludivine Bantigny), et qui met en lien exercice du pouvoir politique et dispositions langagières afin de mettre en œuvre des stratégies de persuasion et de séduction des destinataires des discours, ce qui fait notamment écho aux travaux de Bradford Vivian.
Mais pour que cet ensemble fonctionne, il faut également une incarnation du discours par la figure du leader charismatique.
Le culte d’un leader charismatique
Benito Mussolini se faisait ainsi appeler « l’Homme de la Providence », en plus du Duce qui peut se traduire par « guide ». Le surnom d’Hitler était à peu près équivalent : « Mein Führer » peut se traduire par « mon guide ». Staline fut quant à lui « l’Homme de fer » et le « Petit Père du Peuple ». Plus récemment, Bolsonaro devient ainsi « O Mito », à comprendre « le Mythe », et Erdogan reste « el reïs » (le chef).
Derrière ces surnoms se cache la volonté de devenir l’interprète du « vrai peuple », d’une pensée que l’on rêverait commune, mais qui ne peut, par définition, qu’être diverse.
Le peuple, en tant qu’entité nationale, est une fiction ; c’est notamment ce que rappellent les travaux d’Anne-Marie Thiesse. Le leader totalitariste, qu’il soit d’extrême droite ou d’extrême gauche, se positionne comme celui étant le seul capable de connaitre ce qui trouble la classe « prolétaire » ou « populaire », c’est-à-dire celle qui aurait du accéder au même confort matériel et social que celui de la petite bourgeoisie, mais dont le mouvement d’ascension a été contraint et ralenti, voire stoppé par le contexte, créant ainsi une véritable frustration.
Ce même leader est capable de désigner le Mal de la société, pour y apporter la réponse ultime. Il a LA réponse puisque c’est LE héros. Et souvent, cette réponse se matérialise sous la forme d’un « intrus » qu’il convient d’éradiquer le plus efficacement possible, sous peine de voir s’éloigner « un Âge d’or » pourtant accessible.
Ces intrus sont souvent représentés comme opposants au traditionalisme. Dans un monde totalitaire, il ne peut y avoir d’avancées du savoir : la vérité a déjà été énoncée une fois pour toutes. Bien sûr, les stratégies d’infantilisation des masses ne peuvent être remises en cause dans cet environnement où le décideur est tout-puissant. D’ailleurs, le refus de la démocratie parlementaire peut également se lire sous ce prisme.
La peur de la différence
La journaliste turque Ece Temelkuran nous rappelle l’un des items les plus caractéristiques de la pensée totalitaire : la mort provoque une indifférence. Elle relève ainsi une parole mainte fois entendue à propos des opposants à Erdogan : « qu’il repose en paix, il n’avait qu’à pas s’opposer à Erdogan ».
En ce sens, on voit encore à quel point le langage illustre, décrit ou renforce la structure sociale totalitaire en montrant un état de fait. Ici, c’est à travers un style proverbial qu’une certaine distance est prise, qui permet à la fois de montrer l’omniprésence de la mort et l’impuissance face au régime – et aussi que la mort, d’une certaine manière, semble apporter la seule libération possible, ce qui est rhétoriquement extrêmement tragique.
La mort d’autrui est ainsi justifiée et approuvée, d’autant qu’elle ne remet pas en cause le système dans lequel elle s’énonce. Le rapport à l’altérité se détermine autour de la notion d’appartenance au groupe, en excluant tous ceux qui n’en ont pas le profil ; un tropisme bien connu des travaux sur l’identité, notamment ceux, particulièrement brillants de Rogers Brubaker et Frederick Cooper.
Le fascisme a pour terreau le fantasme d’un groupe unique, incarné dans le discours, uni par des croyances mais aussi des caractéristiques physiques supposées identiques : de sexe, de genre, de comportements. En un mot : d’identité, qu’elle soit naturelle ou culturelle, ou bien évidemment nationale – puisque c’est là l’un des fantasmes majeurs du fascisme.
Les femmes sont ainsi relayées à une imagerie d’obéissance, de soumission et d’assignation à un rôle social traditionnel déterminé. De ce point de vue là, la fille de Trump ou d’Erdogan coche les mêmes cases de soumission idéale au patriarcat. L’identité religieuse est également un point de rassemblement (et de séparation). Pour Erdogan, il y a ainsi les « vrais musulmans », comme pour d’autres les « vrais chrétiens ». Peu importe les époques, se sont les mêmes schèmes sous-jacents qui se déclinent en fonction des cultures et des géographies. L’humiliation, la dépréciation et la stigmatisation se trouvent au centre de ce processus de désignation de l’altérité – avec pour conséquence ultime la violence.
Les distorsions linguistiques pour en finir avec la pensée critique
Dans un monde totalitaire, toute pensée critique devient intolérable. Elle est vécue comme une trahison, voire comme une agression contre laquelle il est urgent de se défendre et de riposter. Le phénomène est complexe car il touche au fondement même de l’éthos de vérité. Le fascisme s’engouffre ainsi dans la faille du relativisme à tout crin est un des items majeurs : puisque tout se vaut, rien ne se vaut.
Comme nous le rappelle Ece Temelkuran, la mutation qu’a subie la perception humaine et qui rend possible la fragmentation de la réalité s’est tellement bien passée que la question de la moralité est devenue dénuée de sens, voire d’intérêt. Les faits et la vérité sont devenus ennuyeux. Et comme nous le rappelle à juste titre Etienne Klein :
« la nuance […] c’est un peu emmerdant et les gens qui parlent sans nuance donnent l’impression d’avoir raison ».
Par ailleurs, les distorsions sémantiques et les réductions syntaxiques appauvrissent la langue afin de limiter un raisonnement trop complexe et/ou critique. L’usage banalisé des euphémismes (« dommages collatéraux », « poulets d’élevage », etc.) et des oxymores (« carbone vert », « écologie de production ») neutralisent notre pensée critique.
Comme le relève la sémiologue et notre co-autrice Elodie Mielczareck dans son ouvrage Anti Bullshit :
« Ces stratégies visent à lisser le discours, notamment pour favoriser le consensus et l’adhésion […] Les mots en eux-mêmes peuvent contaminer toute une langue.
De fait, alertait Victor Klemperer, « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir ».
Il y a une telle obsession du consensus et une telle crainte du dissensus, que ce dissensus a fini par être littéralement privatisé, notamment par certaines chaînes d’information en continu.
La toile de la pensée totalitaire
Les exemples choisis renvoient volontairement à des régimes autoritaires passés (le nazisme, par exemple), ou actuels (en Turquie, notamment). Évidemment, la pensée totalitaire ne se réduit ni géographiquement à quelques continents éloignés du notre, ni temporellement à une époque éloignée de la notre.
Ces derniers mois ont montré comment les démocraties pouvaient, elles aussi, rapidement tomber dans la toile de la pensée totalitaire. L’impression de préfascisme décrite par Ludivine Bantigny et Ugo Palheta, par exemple, s’est largement illustrée dans les discours de Donald Trump, de Jair Bolsonaro ou bien encore de Vladimir Poutine, qui peuvent rapidement passer du langage aux actes, comme l’actualité nous le montre de manière tragique, concernant l’Ukraine. De ce point de vue là, la citation de Gilles Deleuze sur le néo-fascisme nous semble pertinente :
« Le vieux fascisme aussi actuel et puissant qu’il soit dans beaucoup de pays, n’est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d’autres fascismes. Tout un néo-fascisme s’installe par rapport auquel l’ancien fascisme fait figure de folklore […] »
Elodie Laye Mielczareck, sémiologue a co-rédigé cet article![]()
Albin Wagener, Chercheur associé l'INALCO (PLIDAM) et au laboratoire PREFICS,, Université Rennes 2
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Sprachen lernen!
Par
blatt-christophe
Le 14/06/2022
Wir lernen Sprachen, wenn wir eine Sprache lernen wollen.
Pourquoi autoriser le mélange des langues à l’école ?
Grégory Miras, Université de Rouen NormandieDepuis la fin des années 1960, les travaux qui portent sur l’acquisition des langues, tant chez l’enfant que chez l’adulte, s’intéressent à la manière dont les humains sont capables de développer une ou plusieurs langues initiales (la langue « maternelle » qui se conjugue souvent au pluriel) puis d’autres langues additionnelles (les langues « étrangères »).
Ces travaux ont mis en évidence le caractère complexe de ces processus, dont le phénomène d’attrition – le fait de perdre totalement ou partiellement sa compétence dans une langue (parfois sa langue « maternelle ») sous l’effet d’un manque d’actualisation de cette dernière, par la pratique par exemple.
Rappelons que, loin de la vision monolingue française, la grande majorité des humains sur terre est plurilingue. Une situation régulièrement soulignée à l’occasion de la journée européenne des langues.
Si les premiers travaux sur le plurilinguisme ont longtemps considéré le cerveau comme modulaire – c’est-à-dire que le cerveau classerait les langues indépendamment les unes des autres – les avancées en neurocognition tout autant que celles portant sur l’acquisition d’une troisième langue ont ouvert la porte à une compréhension plus complexe de la production du discours.
Pratiques pédagogiques
La manière de considérer le recours à plusieurs langues a évolué au fur et à mesure des avancées scientifiques du domaine. Dans un premier temps, il a été question de considérer les compétences plurilingues comme la capacité à mobilier plusieurs langues de manière superposée et cumulative donc indépendante. Ensuite, cette même compétence a été considérée sous l’angle d’un entrelacement temporaire entre deux ou plusieurs langues – « certains mots transparents ou des faux amis en français se glissent quand je parle en anglais ». Enfin, des travaux plus récents décrivent une approche transversale des langues du répertoire des individus qui transcendent les frontières entre les langues.
Les fondements du « translanguaging » s’inscrivent dans l’école britannique, pour ne pas dire galloise (Trawsieithu), avec les travaux de Cen Williams, dans les années 1980. À ce moment-là, l’objectif pédagogique était de valoriser, à l’école, les langues locales confrontées à l’anglais britannique comme langue d’enseignement. Pour ce faire, la mobilisation et la valorisation des deux langues, pour des objectifs conjoints en production et en perception, étaient légitimées.
Des pratiques de ce type peuvent être identifiées dans d’autres espaces. Ainsi, en Argentine la lecture-compréhension, où les apprenants lisent un texte en langue étrangère et en produisent une synthèse en espagnol, est bien institutionnalisée.
Dans les années 2000, l’école américaine du « translanguaging », incarnée par Ofelia García, élargit ce principe pédagogique vers une compréhension des processus cognitifs transversaux de la maîtrise des langues. Dans son contexte, il s’agissait de réfléchir à l’accompagnement des enfants hispanophones dans le sud des États-Unis d’Amérique où l’anglais américain, comme langue d’enseignement, est un facteur d’échec scolaire. Il s’agit ainsi de reconnaître que les individus ne segmentent pas les langues de leur répertoire mais qu’ils développent des pratiques sociales transversales spécifiques en fonction des contextes de production du discours.
Dans un dispositif pédagogique, les apprenants peuvent lire des ressources dans les langues qu’ils maîtrisent, puis collaborent de manière plurilingue dans la production d’une synthèse dans la langue et la norme visées (le français académique, par exemple) puis terminent par la rédaction d’un texte synthétique dans l’une de leurs langues initiales. Ce principe dépasse le simple fait de « mélanger » des langues comme le font des sketches humoristiques sur l’apprentissage des langues ou des publicités pour des cours d’anglais.
Il est à noter que le terme de « translanguaging » a été traduit et prend des acceptions très différentes dans la recherche francophone comme le précise Guillaume Gentil, professeur en linguistique appliquée à Carleton University. Les principes définis par le « translanguaging » peuvent également apparaître dans d’autres concepts contemporains et francophones comme « la compétence plurilingue » théorisée par Coste, Moore et Zarate et reprise dans le Cadre Européen Commun de Références en Langues (CECRL).
Vers un activisme translingue
Au-delà de la simple description de pratiques pédagogiques ou de processus cognitifs, le « translanguaging » convoque un activisme translingue selon Alastair Pennycook, professeur à l’université de technologie de Sydney. En effet, reconnaître l’existence de cette conception transversale des compétences langagières conduit à des transformations sociétales ayant des répercussions sur les politiques linguistiques.
Le chercheur s’intéresse notamment aux pays où l’anglais a minoré la pratique des langues régionales endogènes et aux formes de libéralisme linguistique (le globish, par exemple).
Cette vision impacte également les politiques éducatives en langues et le cloisonnement des langues étrangères dans les « salles de classe ». Il est question d’ouvrir ces dernières au monde en favorisant une approche par tâches permettant de mieux reconnaître la réalité des pratiques (trans)langagières effectives.
Cependant, il est important de noter que les travaux qui vont dans ce sens suggèrent de reconnaître l’intérêt de valoriser les usages complexes des individus quand il s’agit de « manipuler » plusieurs langues pour réaliser une tâche. Cette reconnaissance ne conduit pas au fait de penser que tout doit se mélanger et l’on pourra attendre des individus qu’ils soient capables, au terme de ce processus translingue, de réaliser une production selon les attendus sociaux, dans la langue étudiée (une dissertation académique, une lettre de motivation, un texte poétique, etc.).
Pour ce faire, Marie-Françoise Narcy-Combes, professeure émérite en didactique des langues, et ses co-auteurs proposent dix principes fondamentaux dont les principaux sont les suivants.
Pour l’apprenant, il s’agit de l’accueillir comme un être unique, complexe et multi-facettes qui ramène avec lui ses connaissances, ses aptitudes et ses expériences culturelles et émotionnelles. Cela conduit à valoriser (et avoir recours) à toutes les langues qu’il parle. Il n’y a pas de « sous-langue » dans un dispositif pédagogique. Cela aura d’autant plus de sens si l’enseignant fait en sorte que l’apprenant soit amené à communiquer dans la langue visée avec des personnes d’autres pays. L’investissement de l’enfant sera d’autant plus important que le travail se fait en faveur du développement de sa créativité, en favorisant un cadre d’apprentissage stimulant.
Pour l’enseignant, il est toujours plus efficace d’être bienveillant et encourageant en proposant des objectifs d’apprentissage clairs et réalistes pour s’assurer que les apprenants les comprennent. Il est pertinent de mettre en place des tâches en lien avec le monde social en dehors de l’école et d’adapter les étapes de travail en fonction des besoins qui émergent au fil de la réalisation de l’exercice.
L’enseignant ne peut avoir toutes les solutions. Il est donc primordial d’encourager la collaboration entre pairs et les interactions sociales (notamment pour l’évaluation par des membres extérieurs au dispositif) mais aussi d’identifier tous les outils facilement disponibles qui permettront aux apprenants de devenir acteurs dans la langue étudiée. Alors comparons nos langues !![]()
Grégory Miras, Maitre de conférences en didactique des langues et prononciation, Université de Rouen Normandie
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
IA: Künstliche Intelligenz?!?
Par
blatt-christophe
Le 19/05/2022
L'intelligence artificielle dans nos vies, au travail: s'adapter ou périr?
Nadia Naffi, Concordia University
À l’ère de la quatrième révolution industrielle, entreprises et travailleurs courent le même risque d’extinction. Pour y faire face, ils doivent faire preuve d’initiative et savoir s’adapter.
À la suite de mes recherches sur le passage de l’état de témoin passif à celui d’agent de changement, j’avance qu'une formation permettant de développer nos connaissances et notre savoir-faire est nécessaire à l’adaptation à l’âge de l’intelligence artificielle (IA).
Mais elle ne suffira pas. Un milieu empathique et empreint de soutien ainsi qu’un apprentissage de soi sont également cruciaux.
La révolution de l’IA est là
La révolution de l’IA est amorcée. La technologie évolue à une vitesse remarquable. La question n’est plus de savoir si l’on s’en sert ou non, mais plutôt comment mieux collaborer avec elle.
Les technologies ambiantes, telles que Siri, Alexa ou Cortana, s’intègrent sans heurt dans nos interactions. Et ce n’est qu’un début.
L’IA émotionnelle apprend aux robots à éprouver de l’empathie. Les articles sur Google AI révèlent la manière dont l’IA aide les gens à résoudre divers problèmes. Les experts s’empressent de prédire comment nous vivrons avec l’IA dans un avenir rapproché, comment il interagira dans le domaine de la santé.
On observe à Montréal une convergence de l’expertise en matière d’IA. Ainsi, le Centre hospitalier de l’Université de Montréal a fondé l’École de l’intelligence artificielle en santé. Quant à Mila, l’Institut québécois d’intelligence artificielle mené par Yoshua Bengio – plus grand spécialiste mondial de l’apprentissage machine et lauréat du prix Turing –, il accélérera le développement de l’IA au Québec.
En France, le gouvernement veut faire du pays « la première terre d’accueil des centres de données en Europe », et les intervenants de l’AI France Summit discutent des « potentialités de l’écosystème France en matière d’intelligence artificielle ». L’Agenda de l’intelligence artificielle prévoit par ailleurs nombre d’événements.
Une tâche qui dépasse l’humain
Les technologies de rupture progressent, la démographie évolue, le pouvoir des consommateurs et l’économie à la demande augmentent, les marchés de talents mondiaux sont en plein essor. L’avenir du travail s’en trouve façonné dans tous les domaines, notamment l’éducation, la cybersécurité, le transport, les soins de santé, la musique et l’agriculture.
Les travailleurs « humains+ » sont ceux qui œuvrent aux côtés des machines pour parvenir à une intelligence collaborative. Ils consolident leurs connaissances, leurs compétences et leurs expériences individuelles au moyen d’un ensemble de capacités technologiques pour améliorer leur rendement.
Enseigner l’adaptabilité
Le 12 février 2019, à l’occasion du CIO Montreal Summit, j’ai abordé la manière de composer avec les technologies de rupture et la diversité, facteurs qui transforment le milieu de travail. Après la table ronde, une participante m’a posé une question clé : comment enseigner l’adaptabilité, soit la capacité de s’accommoder à de nouvelles conditions et de s’épanouir dans de nouveaux environnements, aux dinosaures humains?
« S’adapter ou périr » demeure un mantra du monde des affaires. L'adaptabilité des employés constitue pour eux la clé d’un avenir où nombre des tâches ne peuvent encore être imaginées.
Les employés de la prochaine génération devront être formés comme des humains+ avant d’entrer sur le marché du travail, et la main-d’œuvre actuelle devra se soumettre à une mise à niveau et à un renouvellement continus de ses compétences.
Or, on a peu fait pour repenser la formation et le perfectionnement nécessaires au milieu de travail de l’avenir. Certes, comme la créativité, une autre compétence générale recherchée, l’adaptabilité se révèle plus complexe qu’il n’y paraît.
Elle va au-delà des connaissances et du savoir-faire. Elle exige un changement d’attitude qui ne se produit qu’en révisant nos construits, en tenant compte de nouvelles perspectives et en comprenant que les technologies s’ajoutent à nos propres capacités plutôt que de les remplacer.
Humain contre machine
Beaucoup associent l’IA aux récits de science-fiction, comme la série de films Terminator, où le principal objectif de la technologie est de contrôler, voire d’exterminer la race humaine.
D’autres sont influencés par les mises en garde répétées d’experts du monde entier contre l’IA et la domination technologique. Ainsi, le fondateur de Tesla, Elon Musk, a déclaré à plusieurs reprises que l’IA est plus dangereuse que les armes nucléaires et peut devenir un dictateur immortel. Quant à James Barrat, il s’emploie à mettre en lumière la course à l’intelligence qui se dessine selon lui non pas entre géants de la technologie, mais entre humains et machines.
La technologie a éliminé des emplois dans le passé et en éliminera d’autres dans un avenir rapproché. Les emplois de demain exigeront de la main-d’œuvre actuelle qu’elle s’engage à pratiquer un apprentissage continu.
Par ailleurs, les problèmes éthiques de l’IA n’ont pas encore été résolus, et l’établissement d’un code en la matière s’avère complexe.
Depuis la présentation de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle, en novembre 2017, jusqu'à son adoption, en décembre 2018, 1 130 citoyens et 28 organismes signataires se sont engagés à favoriser le développement et la mise en œuvre socialement responsables d’une IA qui sert la société et lui profite.
Une évolution empathique
Les dinosaures humains peuvent-ils s’adapter? Je dirais qu’ils le peuvent, mais qu’ils auront besoin du soutien empathique de tout un village.
Les entreprises qui veulent voir leur main-d’œuvre prête pour l’avenir du travail doivent adopter une approche proactive et aider leurs employés à trouver leur place dans le milieu de travail de demain. Surtout, elles doivent comprendre d’où vient la résistance au changement afin d’y remédier.
Simultanément, les entreprises doivent mettre à profit les capacités de leur main-d’œuvre qui ne sont pas propres à un contexte particulier et en faire usage de manière efficace. Avant tout, elles doivent trouver des moyens de préserver les emplois de leurs travailleurs. La peur d’être remplacés peut en effet rendre les dinosaures humains encore moins disposés à changer.
La dynamique d’équipe devrait fonctionner de manière empathique pour faciliter les collaborations entre humains ainsi qu’entre humains et machines, et appuyer chacun dans son processus d’adaptation.
À l’échelle individuelle, nous devons développer notre capacité mentale et émotionnelle ainsi que nos connaissances et compétences pour embrasser notre identité et notre attitude d’humain+. Enfin, nous devons vouloir nous adapter, ce qui exige de changer la manière dont nous voyons le monde. Une fois que nous avons défini et analysé l’essence de notre résistance au changement, nous pouvons élaborer des stratégies qui nous permettront de faire face aux incertitudes et d’expérimenter activement de nouvelles possibilités.
Grâce à cette expérimentation, nous pourrons repenser notre collaboration avec les technologies de rupture et modifier notre conception du milieu de travail de demain.
Le premier World Summit AI Americas, qui a lieu à Montréal le 10 et 11 avril 2019, rassemblera des sommités de l’intelligence artificielle. Outre les fascinantes discussions prévues sur le concept d’AI4Good, les solutions appliquées pour les entreprises, les ateliers pratiques et l’élaboration de plans de mise en œuvre de l’IA au cours de l’année à venir, j’encourage vivement les influenceurs qui seront présents à discuter de l’adaptation de la main-d’œuvre ainsi que de stratégies concrètes pour l’appuyer et la faciliter.![]()
Nadia Naffi, Assistant Professor in the Department of Education (Educational Technology), Concordia University
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Krieg in Europa.
Par
blatt-christophe
Le 24/02/2022
Es gibt Krieg in Europa.
Die aktuelle Situation verändert den Kontinent und die Frage stellt sich für die Europäer: Wie konnte es zu dieser Entwicklung kommen?
Wie kann man diese Gewalt und dieses Unrecht beenden?
Denn der Krieg ist eine Niederlage für die Demokraten auf dem Kontinent.
Der folgende Artikel stellt die Frage nach der richtigen Politik, um einen Krieg zu verhindern.
Es gibt keine Alternative zum Frieden, aber es gibt keinen Frieden unter einer Geweltherrschaft.
Wie kann man darum aus dem Krieg zum Frieden finden? Darüber gilt es nachzudenken.
En Ukraine et ailleurs, comment les politiques de dissuasion peuvent provoquer la guerre
Thomas Lindemann, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
La politique américano-européenne en Ukraine semble s’inspirer d’un calcul simple : si les bénéfices de la paix l’emportent sur ceux de la guerre, le Kremlin s’abstiendra de recourir à la force armée. Aussi les responsables otaniens menacent-ils régulièrement la Russie de tout un attirail de représailles qui seraient insupportables pour un pays au PIB semblable à celui des Pays-Bas, aux dépenses militaires comparables à celles de la France et qui, en outre, sait qu’un conflit ouvert avec l’Ukraine, dont la population, sauf à l’Est, lui est largement hostile, serait pour lui très coûteux.
A priori, cette approche mise en œuvre par les pays otaniens semble frappée au coin du bon sens.
Elle mérite pourtant d’être interrogée car elle peut aussi avoir un effet exactement inverse. Ce qui est tristement illustré par le lancement de l'opération militaire de Moscou durant la nuit de mercredi à jeudi.
Au cœur de la dissuasion : l’image donnée par chacune des parties
En affirmant qu’une invasion totale de l’Ukraine par la Russie est imminente, les responsables de l’OTAN ont dramatisé les manœuvres et concentrations militaires russes aux frontières de sa voisine. Ce faisant, ils ont cherché à rendre plus crédible leur menace dissuasive : l’idée était de convaincre Moscou de leur détermination absolue. Mais comment expliquer que, malgré tout, les dirigeants de Moscou aient devancé l’affrontement en reconnaissant les républiques séparatistes de Lougansk et de Donetsk ?
Un retour historique sur le rôle de la dissuasion dans les crises internationales peut être utile. Même s’il faut se méfier de toute analogie hâtivement établie, deux constantes politiques semblent relativement incontestables pour comprendre l’issue d’une crise.
Tout d’abord, les décideurs d’une entité étatique aspirent non seulement à assurer la sécurité et la survie de leur entité, mais aussi leur propre survie politique. La « profession politique » est une carrière comme une autre, et les dirigeants doivent jouer la partition de la souveraineté nationale pour conserver leur légitimité. À cet égard, la dramatisation du conflit ukrainien par Boris Johnson peut ainsi s’interpréter comme une performance d’« homme fort », dans un contexte interne où son sérieux de dirigeant est en question.
Des leaders politiques qui apparaissent passifs, voire dominés, devant une « puissance étrangère » auront une vie politique très courte comme le démontre l’expérience de l’administration Carter en 1979 dans la crise des otages avec l’Iran.
Cela conduit à un deuxième constat : si la dissuasion relève apparemment d’un calcul rationnel coût-avantage impeccable, elle comporte un inconvénient majeur : celui qui s’y conforme apparaît facilement « soumis », même humilié. En d’autres termes, les coûts de la dissuasion en termes psychologiques et de légitimité peuvent être considérables et inciter des dirigeants comme Slobodan Milosevic ou Saddam Hussein à accepter l’affrontement, malgré une infériorité évidente.
L’option de la dissuasion empathique : enseignements de 1914 et de 1962
Pourtant, il existe une alternative : celle de la dissuasion « empathique ».
Cette approche consiste à prendre en considération les coûts psychologiques de la dissuasion pour la partie qui en fait l’objet. Pour cela, il s’agit d’abord de privilégier le format privé dans son exercice. En effet, une menace proférée en tête à tête est plus facilement acceptée qu’une menace exprimée au vu et su devant l’audience interne. La crise de juillet 1914 et la crise de Cuba d’octobre 1962 en sont des illustrations.
En 1914, alors que le chancelier allemand Bethmann Hollweg cherchait encore activement, le 29 juillet, à arrêter l’escalade en poussant son allié austro-hongrois à accepter un compromis avec la Triple Entente, il changea radicalement d’attitude dans la soirée du 30 juillet et donna le feu vert à la mobilisation générale. Que s’était-il passé ?
Le 28 juillet, le secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères, Lord Grey, avait menacé Bethmann Hollweg, lors d’une conversation privée, expliquant qu’en cas de conflit Londres soutiendrait la France et la Russie. La menace, qui n’avait pas fuité, avait porté ses fruits, et le chancelier avait donc tout fait pour éviter que la situation ne dégénère. Mais le 30, on apprit que la Russie avait ordonné une mobilisation partielle. Cette information, publique, avait placé le chancelier, réputé trop « mou », devant une immense pression non seulement militaire, mais réputationnelle. Il ne pouvait pas se permettre de céder. On connaît la suite…
48 ans plus tard, le monde a évité un autre affrontement cataclysmique. Probablement en partie parce que c’est en privé que le président Kennedy, au dernier jour de la crise cubaine, avait averti le numéro un soviétique Khrouchtchev de l’imminence d’une escalade militaire américaine. Khrouchtchev put reculer, mais sans perdre la face.
Un autre aspect de la dissuasion empathique concerne la reconnaissance de l’autre comme acteur autonome, notamment via la préservation de l’image de sa souveraineté, même quand celle-ci est largement fictive. Alors que l’ultimatum austro-hongrois à la Serbie de 23 juillet 1914 est l’un des exemples les plus flagrants d’un radical mépris de toute reconnaissance d’action autonome de l’autre – Vienne exigeait notamment la coopération de la police serbe avec les autorités austro-hongroises dans la recherche des « coupables » de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand –, le président Kennedy reconnut en fin de crise, sans engagement formel mais publiquement, la souveraineté de Cuba via un engagement de non-invasion.
Cette concession était importante pour que Khrouchtchev puisse sauver partiellement la face. Poussé par des considérations internes, car les élections parlementaires de mi-mandat approchaient, Kennedy garda secrète la concession du retrait de missiles américains de Turquie. Ce caractère secret de la décision du président américain aurait pu être fatal à la résolution de la crise. En effet, l’URSS voulait un accord public, qui aurait souligné que les deux « Grands » traitaient sur un pied d’égalité : les Soviétiques retiraient leurs missiles de Cuba, les Américains retiraient les leurs de Turquie. Néanmoins, Kennedy comprenait que l’invasion d’un allié « socialiste », le Cuba de Castro, serait inacceptable pour l’URSS, et mena sa gestion de crise sur cette base.
Tout indique que la politique de la dissuasion mise en œuvre par les décideurs américains dans la crise ukrainienne est à l’opposé d’une démarche empathique : les menaces sont publiques et personne ne semble se demander comment les leaders russes pourraient accepter que tous leurs voisins européens, et pis encore, les anciennes républiques soviétiques, intègrent l’OTAN.
Les politiques otaniennes auront surtout contribué à un processus qui a fait monter la tension à un point inédit. Le message du Kremlin semblerait le suivant, pour obtenir une finlandisation de l’Ukraine : si l’Ukraine doit intégrer l’OTAN, nous allons annexer par la force l’Est du pays. Si cette solution ne semble pas « raisonnable », elle paraît pourtant politiquement seule en mesure de permettre à la Russie de se mettre en scène comme grande puissance souveraine…
Cet article a été co-écrit avec Vincent Touze, docteur en sciences politiques, spécialiste de la crise de Cuba.![]()
Thomas Lindemann, Professor of International Relations & Political Science at L'École polytechnique, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
__________________________
En Ukraine, la Russie fait la guerre pour étendre sa sphère d'influence
Pierre-Yves Hénin, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
En engageant les opérations militaires contre l’Ukraine, Vladimir Poutine a montré qu’il ne renonçait pas à la guerre pour réaliser son objectif : la reconstitution d’une sphère d’influence russe dans l’espace de l’ancienne Union soviétique.
Pour bien comprendre la situation, il est nécessaire de revenir sur cet objet contesté des relations internationales qu’est la notion de sphère d’influence.
Tradition européenne et tradition étatsunienne
La période de tension qui a précédé l’ouverture des hostilités de ce jeudi 24 février a fait apparaître des dissensions entre alliés. Malgré un unanimisme de façade, auquel seule la Hongrie a dérogé, certains pays européens se sont longtemps démarqués de la fermeté affichée par l’administration Biden.
Les réserves européennes répondent bien sûr à des divergences d’intérêts, comme l’ont montré les hésitations affichées par l’Allemagne. Il nous semble pourtant que ces réticences tiennent, aussi, à des spécificités affectant les cultures politiques. L’Europe reste marquée par une tradition diplomatique se voulant réaliste qui ne se reconnaît pas dans une diplomatie étatsunienne qui donne officiellement la primauté aux principes moraux.
Dans son ouvrage de synthèse sur la diplomatie, l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger met en avant l’opposition entre ces deux traditions diplomatiques.
En 1919, à la Conférence de la Paix, le président Woodrow Wilson affirme que la diplomatie européenne, qui privilégiait la recherche de l’équilibre des forces, doit désormais se tourner vers une conception nouvelle, dérivée de l’idéalisme américain.
Selon lui, la diplomatie doit se fonder sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et sur la recherche de la sécurité collective. Largement reprise par le Pacte de la SDN, puis par la Charte de l’ONU, cette vision inspire le droit international contemporain. À ce titre, se trouve condamné un élément de l’ordre international traditionnel : l’instauration de sphères d’influence par les grands États.
Le retour, ou le maintien, de l’Ukraine dans une zone d’influence russe est fréquemment présenté comme étant l’objectif final de Vladimir Poutine. Cet objectif serait à l’origine directe de la crise qui se développe depuis décembre 2021.
L’illégitimité de cet objectif est couramment avancée pour dénoncer la politique russe, par exemple par le président polonais Andrzej Duda ou par le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg.
Ainsi mise en avant, la notion de sphère ou de zone d’influence, de même que les débats qu’elle a inspirés, mérite d’être mobilisée pour nourrir la réflexion sur le conflit et la crise ukrainienne.
À l’origine de la revendication russe : le prix de la défaite
Alors même que l’URSS n’avait pas été vaincue militairement, le prix de l’effondrement du système soviétique en 1991 a excédé, pour la Russie, le coût de la défaite de l’empire russe face à l’Allemagne, actée par le Traité de Brest-Litovsk d’avril 1918 ; il a aussi été supérieur aux concessions maximales que Staline était disposé à accepter à l’automne 1941, alors que l’invasion de l’Union par la Wehrmacht semblait inexorable, comme l’ont noté Georges-Henri Soutou dans son ouvrage sur La guerre de cinquante ans et Kissinger dans l’ouvrage précité.
La CEI, créée sur les décombres de l’URSS, avait pour fonction de structurer dans la durée la coopération entre les États issus de l’Union, mais cette organisation s’en est révélée incapable. Paradoxalement, c’est pour une grande part à cause de la mobilisation du nationalisme russe par Eltsine dans sa stratégie de prise de pouvoir que Gorbatchev a échoué à reconstruire sur une base fédérale et démocratique un ensemble post-soviétique dans lequel la Russie aurait tout naturellement retrouvé son rôle central. À défaut, la reconstruction de relations avec cet « étranger proche » pour rétablir une sphère d’influence devait susciter affrontements et conflits.
La perception révisionniste russe reprend largement à son compte le syndrome de l’encerclement, central dans la littérature diplomatique et militariste de l’Allemagne wilhelminienne. En 1914, le grand état-major de Berlin estimait nécessaire de briser l’encerclement du Reich par la Triple Entente avant que l’armée russe ne soit devenue trop puissante. De la même façon, Vladimir Poutine a affirmé à de multiples reprises, et spécialement dans son discours du 22 février dernier, que Moscou devait absolument réagir au processus d’élargissement de l’OTAN, poursuivi de 1999 à 2020, qui a abouti à ce que plusieurs pays de la frontière européenne de la Russie sont aujourd’hui alliés aux États-Unis, donc potentiellement hostiles en cas d’affrontement entre Washington et Moscou.
Les sphères d’influence : bref rappel historique
Le terme de sphère d’influence apparaît à la fin du XIXe siècle dans des accords entre puissances coloniales, notamment dans les accords germano-britanniques de 1886 et de 1890] répartissant entre les deux pays des zones d’influence en Afrique, qui sont suivis d’accords franco-allemands et franco-britanniques, puis russo-britanniques. Lord Curzon, l’un des premiers diplomates à analyser cette notion de « sphère d’influence », la considère comme une version atténuée du protectorat.
Associées à l’ordre colonial, les zones d’influence sont condamnées dans l’approche wilsonienne qui inspire la Conférence de la Paix en 1919 et le Pacte de la SDN. On trouve déjà à cette occasion une ambiguïté fondamentale de la conception américaine puisque le Pacte, dans son article 21, validait explicitement la doctrine Monroe, qui instituait pourtant de facto l’« hémisphère occidental » en sphère d’influence américaine.
Franklin D. Roosevelt (président de 1932 à sa mort en 1945) devait renouveler à diverses reprises cette condamnation avec, toutefois, la même ambiguïté, puisqu’il acceptait à Yalta une dérogation explicite : la Mandchourie était reconnue comme appartenant à la sphère d’influence soviétique. Néanmoins, sans que la Charte de l’ONU, adoptée en juin 1945, n’aborde explicitement la question, ses dispositions générales excluent la légitimité internationale des sphères d’influence.
Les déclarations de l’immédiat après-guerre devaient rapidement faire place aux exigences de la guerre froide, dont les zones d’influence respectives des États-Unis et de l’URSS constituaient un enjeu central. À nouveau, comme l’a remarqué Graham Allison, l’issue victorieuse de la Guerre froide a fourni l’occasion à divers responsables américains de proclamer que les zones d’influence devaient disparaitre du nouvel ordre international. La position américaine rejoignait ainsi les principes de souveraineté du droit international.
Le renouveau des zones d’influence
Avec la fin du « moment unipolaire » d’un ordre international à domination américaine, les sphères d’influence sont réapparues dans la réflexion comme dans la réalité des relations internationales.
Divers auteurs ont proposé de réévaluer ce concept, dont la connotation péjorative leur parait injustifiée. Renouant avec la notion de grands espaces – grossraume – développée Carl Schmitt, cette approche considère que les sphères d’influence permettent de construire un ordre international pluraliste, par opposition à un système universaliste – condamné de fait à être dominé par une puissance hégémonique, en l’espèce américaine.
Comme il fallait s’y attendre, cette approche s’est trouvée mobilisée en soutien de la politique de Vladimir Poutine, comme d’ailleurs de celle de Xi Jinping.
Dans le foisonnement d’études et d’articles que suscite la crise ukrainienne, ce débat théorique qui sous-tend les postures opposées des protagonistes reste insuffisamment mis en avant.(https://russiamatters.org/analysis/us-embrace-great-power-competition-also-means-contending-spheres-influence)
Des principes aux compromis
Certes, dans sa réponse aux propositions de Vladimir Poutine sur une nouvelle architecture de sécurité européenne, qui visaient à exclure toute éventuelle adhésion de l’Ukraine à l’OTAN même à lointaine échéance, l’administration américaine est restée ferme sur le principe du droit pour l’Ukraine de contracter les alliances qu’elle souhaite.
Pourtant, comme l’a souligné en 2020 Graham Allison, les États-Unis devront finir par se résoudre à abandonner des aspirations inatteignables et « accepter que les zones d’influence restent un élément central de la géopolitique ». Les modalités de cette résignation restent problématiques.
La « finlandisation » de l’Ukraine est une solution régulièrement évoquée. Certains relèvent que cela n’avait pas entravé, durant la guerre froide, la capacité de la Finlande à mener sa vie démocratique et économique sans interférence du grand voisin soviétique.
Toutefois, au moment où la Finlande elle-même s’interroge sur une éventuelle adhésion à l’OTAN, on comprend la réticence que l’idée de finlandisation peut susciter en Ukraine. Le politiste britannique souligne ainsi Taras Kuzio souligne à cet égard :
« Une Ukraine neutre dans une “zone russe d’intérêts privilégiés” ne ressemblerait pas à l’Autriche ou à la Finlande pendant la guerre froide, mais plutôt à la Biélorussie du président Loukachenko. »
On mesure, dès lors, le risque d’un retour à la reconnaissance explicite de zones d’influence. Entré dans une nouvelle phase avec l’engagement d’opérations de guerre, le conflit en cours aboutira-t-il à la reconnaissance d’une sphère d’influence russe élargie et consolidée, au détriment de l’indépendance ukrainienne ? C’est tout l’enjeu des jours et semaines à venir…![]()
Pierre-Yves Hénin, Professeur émérite en économie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
______________________________
Hunger!
Das ist ein Problem, dass sich jederzeit und überall stellt.
Wie kann man helfen? Dieser Artikel zeigt, dass Hilfe auch in unserer Nähe gebraucht wird.
L’aide internationale, indispensable sur la durée en Ukraine… et ailleurs
Pierre Micheletti, Université Grenoble Alpes (UGA)
Alors que le sort de l’Ukraine est toujours incertain et que sa population subit la violence d’un conflit qu’elle n’a pas souhaité, s’exprime de toutes parts en Europe une large solidarité.
On ne peut que s’en réjouir. Mais aussitôt émergent les symptômes d’une compassion à géométrie variable.
Les « bons » réfugiés, et les « mauvais »
Les étrangers non européens présents en Ukraine ne se sont pas vu octroyer les mêmes facilités de prise en charge pour pouvoir quitter le pays en guerre. Des étudiants et travailleurs originaires d’Afrique, d’Asie ou du Moyen-Orient sont sommés d’attendre, sur place, des jours meilleurs. La levée de boucliers induite dans les opinions publiques par cette attitude de certains responsables européens des pays limitrophes à l’Ukraine semble avoir mis un terme à la discrimination initiale.
En France, quelques éditorialistes et responsables politiques se laissent aller à des commentaires choquants. Citons, par exemple, le député centriste Jean Louis Bourlanges, invité au micro d’une grande radio :
« (Du fait de la situation en Ukraine) « on aura une immigration de grande qualité dont on pourra tirer profit. »
Ou bien un journaliste sur une chaîne d’informations en continu :
« On ne parle pas ici de réfugiés syriens qui fuient les bombardements du régime syrien ; on parle d’Européens qui partent dans des voitures qui ressemblent à nos voitures et qui essaient juste de sauver leur vie. »
Parce que les Syriens, non ?
De tels propos – inacceptables – illustrent une forme de « double standard » décomplexé entre les « bons » déplacés forcés et ceux qui seraient « négligeables ».
Ils traduisent, dans la bouche de leurs auteurs, la réaffirmation d’un occidentalo-centrisme dans la lecture des affaires internationales auquel les organisations humanitaires doivent elles-mêmes être très vigilantes.
L’impact de la mobilisation pour l’Ukraine sur les autres crises humanitaires
Outre les questions éthiques soulevées par ces postures, un autre danger se profile : on pourrait assister à un brusque coup de frein sur les financements des crises majeures et prolongées (Syrie, RDC, RCA, Yémen, Bangladesh, Soudan du Sud…) pour réorienter les dons des principaux pays contributeurs vers la crise ukrainienne.
Si tel devait être le cas, les conséquences seraient très graves pour le sort des populations alors délaissées. D’autant plus que le conflit en Europe aura de lourdes conséquences sur les prix et sur les possibilités de transport du blé, l’Ukraine constituant le premier fournisseur du Programme alimentaire Mondial (420 000 tonnes de produits alimentaires en 2020).
En toile de fond se trouve ainsi à nouveau posée la question du mode de financement) de l’aide humanitaire internationale. Ce modèle repose pour les trois quarts de l’enveloppe annuelle (de 40 milliards de dollars) sur les contributions volontaires d’une vingtaine de pays membres de l’OCDE – essentiellement occidentaux – et pour un quart sur la générosité de donateurs individuels issus des mêmes pays.
La crise ukrainienne, par son ampleur, va encore accroître le différentiel annuel qui prévaut au niveau mondial entre les besoins estimés nécessaires par le Bureau de Coordination des Affaires Humanitaires des Nations unies (OCHA) et les recettes obtenues. Il est déjà chroniquement déficitaire : 40 % des sommes appelées ne sont pas obtenues.
Le système humanitaire international ne peut plus fonctionner efficacement avec une telle équation économique. Elle est soumise à la fois à une subjectivité compassionnelle que l’on sait éphémère, et aux logiques d’une générosité aléatoire. La mobilisation est intimement liée aux proximités culturelles, géographiques, économiques ou politiques des individus et des États donateurs avec les populations confrontées à des crises.
Les images choc du petit Aylan, dont le corps sans vie fut retrouvé sur une plage de Turquie après le naufrage de l’embarcation qui le transportait avec ses parents ayant fui la Syrie, ont été vite oubliées. Il aura fallu la sortie récente d’un film qui lui est consacré, et dont le tournage s’est fait à l’insu de la famille, pour qu’éclate une nouvelle polémique. Cet épisode a réactivé la mémoire de ce petit garçon et du drame dont sa mort a résulté.
Une crise chasse l’autre
Ainsi, pendant que l’attention se focalise brusquement sur le sort de la population ukrainienne, seuls 10 % des fonds appelés par l’ONU pour lutter contre la famine en Afghanistan ont été obtenus. Six mois après les images – diffusées en boucle sur toutes les télés du monde – des foules afghanes massées sur l’aéroport de Kaboul pour fuir l’arrivée des talibans au pouvoir, le gouvernement danois met en place les premières procédures d’expulsion de réfugiés issus de ce pays présents sur son sol.
Au Yémen, où perdure une situation dramatique, les financements de l’aide ont baissé de 40 % l’an dernier.
Trop empreinte d’une générosité émotionnelle, l’aide internationale ne peut se déployer de façon satisfaisante pour les populations fragilisées par des crises dont bon nombre s’étalent sur des années. La durée de séjour moyenne de séjour dans un camp de réfugiés est de plus de dix ans. Pour les organisations humanitaires, la plus grande des vigilances reste de mise. Partout dans le monde aujourd’hui, et peut-être en Ukraine demain…![]()
Pierre Micheletti, P résident d’Action Contre la Faim – France. Concepteur et responsable pédagogique du diplôme universitaire « Santé Solidarité Précarité » à la Faculté de Médecine., Université Grenoble Alpes (UGA)
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
____________________________
Jusqu’où les États-Unis et l’OTAN peuvent-ils aller dans leur soutien à l’Ukraine en guerre ?
Samantha Marro-Bernadou, Université de Bordeaux
Les pays occidentaux ont fourni à l’Ukraine un soutien assez conséquent dans de nombreux domaines dès le début des hostilités, mais, aux yeux des autorités de Kiev, ce soutien est insuffisant.
Comment expliquer cette auto-limitation des pays occidentaux, et notamment des États-Unis, membre fort de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et adversaire historique de la Russie ?
Les États-Unis envoient de l’aide en Ukraine…
Regardons d’abord dans quelle mesure Washington s’implique dans ce conflit aux côtés de Kiev.
Premièrement, il y a le volet économique et financier avec les sanctions, dont les premières remontent au 6 mars 2014. Dès le 21 février 2022, le gouvernement étatsunien en a mis en place de nouvelles, contre des personnalités importantes du régime russe, contre des entreprises d’État critiques, ou encore visant les exportations étatsuniennes de certaines technologies utiles à la Russie. Celle-ci a également été exclue de la plate-forme de communication bancaire internationale SWIFT.
Ensuite, il y a le volet militaire. Au 7 mars, environ 100 000 soldats étatsuniens étaient déployés en Europe, en complément du transfert de plus de 2 milliards de dollars d’aide. Le 16 mars, le secrétaire d’État Anthony Blinken a recouru pour la cinquième fois en moins de six mois à une autorisation exceptionnelle d’assistance pour l’Ukraine, atteignant des sommes considérables. Cette aide comprend la livraison d’équipements militaires et de la formation.
En parallèle, Washington participe au renforcement des capacités de défense de l’OTAN sur son flanc est, en y envoyant par exemple des avions de chasse. La Force de réaction de l’OTAN a également été activée pour la première fois de son existence par le général Tod D. Wolters, Commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR), dans un but de dissuasion et de défense. Le 24 mars, les chefs d’État de gouvernement des pays de l’OTAN se sont accordés sur la nécessité de déployer quatre nouveaux groupements tactiques multinationaux en Bulgarie, en Hongrie, en Roumanie et en Slovaquie.
Le volet militaire ne comprend toutefois pas l’envoi de troupes étatsuniennes sur le territoire ukrainien et le président Biden, commandant des forces armées, a été clair à ce sujet.
… mais pas de troupes
Un détour par le droit s’impose pour connaître le cadre juridique qui régit les interventions extérieures étatsuniennes.
Le droit international proscrit tout recours à la force (art. 2§4 de la Charte des Nations unies). Les interventions extérieures armées de tout État membre des Nations unies sont donc illicites, sauf dans le cas où il serait question de légitime défense (art. 51) ou si le Conseil de sécurité les autorisait (chapitre VII).
C’est dans l’esprit d’une légitime défense collective qu’a été rédigé l’article 5 du traité de l’Atlantique nord, qui stipule qu’une attaque contre l’un des membres de l’Alliance sera considérée comme une attaque contre tous. Mais étant donné que l’Ukraine ne fait pas partie de l’OTAN, une telle argumentation juridique n’est pas recevable pour justifier une entrée en guerre otanienne aux côtés des Ukrainiens.
On remarque donc que le cadre est assez restreint ; c’est pourquoi d’autres formes d’intervention sont privilégiées. Les États-Unis ont en ce sens développé dans leur droit national des outils qui permettent d’avoir un impact sur l’adversaire sans mobiliser de troupes sur le territoire de celui-ci, comme les sanctions.
Celles-ci sont mises en application par l’Office of Foreign Assets Control du département du Trésor. Il répond aux objectifs de la politique étrangère et de la sécurité nationale en se fondant sur divers actes législatifs, comme l’International Emergency Powers Act ou le National Emergencies Act. Ce dernier oblige par exemple le président à informer le Congrès tous les ans de la reconduction de l’état d’urgence déclaré pour justifier la prise de sanctions sous peine de le voir se clôturer. C’est ce qui a été fait pour la situation en Ukraine, avec la reconduction annuelle de l’état d’urgence déclaré le 6 mars 2014.
La fourniture d’équipements militaires est régie par le Foreign Assistance Act et par l’Arm Exports Control Act. Ils autorisent le président à livrer des équipements militaires dans une situation exceptionnelle d’urgence, pour un montant maximal de 100 millions de dollars sur une année fiscale.
La fourniture d’armements et l’entrée en guerre
Comment peut-on qualifier juridiquement cette aide militaire ? Est-elle considérée comme un simple soutien, ou implique-t-elle que Washington est partie au conflit et peut dès lors être attaqué ?
Si Moscou veut lancer une attaque licite contre Washington, la livraison d’armes ne suffit pas. La jurisprudence a en effet pu établir que pour qu’un État soit considéré comme impliqué dans un conflit, il doit « joue[r] un rôle dans l’organisation, la coordination ou la planification des actions militaires du groupe militaire », ce qui se situe un degré au-dessus de la fourniture d’armements. Si Moscou décidait néanmoins de cibler les convois de livraison d’armes comme l’a évoqué le vice-ministre russe des Affaires étrangères le 12 mars, une telle attaque ne saurait être considérée comme un acte de légitime défense répondant à une agression armée, comme stipulé dans l’article 51 de la Charte. Et malgré les apparences, la quête de licéité, même de façade, reste importante pour Moscou.
C’est cette limite que les États-Unis ne souhaitent pas franchir, ce qu’ils risqueraient de faire s’ils mettaient en place une zone d’exclusion aérienne, comme le demande le président ukrainien Zelensky. En effet, pour imposer une telle zone, il faut être en mesure d’abattre un avion de combat ennemi, ce qui serait considéré comme un acte de guerre et donc comme une entrée dans le conflit.
Qu’en était-il lors des précédentes interventions extérieures étatsuniennes ? Si l’on prend l’exemple de l’intervention en Afghanistan en 2001, déclenchée en réponse aux attentats du 11 septembre 2001, elle s’est trouvée légitimée en droit international par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. En interne, elle s’est appuyée sur l’Authorization for Use of Military Force (AUMF), acte législatif par lequel le Congrès a autorisé le président, seulement quelques jours après les attentats, à recourir à la force contre les responsables des attentats.
Bien qu’une telle autorisation spéciale n’ait pas été édictée pour la guerre en Ukraine car l’envoi de troupes sur le territoire ukrainien n’est pas envisagé, le Congrès et le président ont pu user de l’arme légale pour permettre un soutien renforcé à l’Ukraine. En effet, avec la signature de l’Ukraine Supplemental Appropriations Act le 15 mars, 13,6 millions de dollars d’aide d’urgence – humanitaire et militaire – ont été alloués à l’Ukraine pour faire face à l’agression russe, et certains verrous du Foreign Assistance Act ont été débloqués, en particulier les seuils de valeur de l’aide et l’obligation de notification au Congrès dans un délai de 30 jours.
La promulgation de cette loi peut être rapprochée de la promulgation de l’AUMF, toutes deux étant des modifications de l’ordre juridique interne pour satisfaire un besoin opérationnel.
Le lawfare ou la mobilisation de l’outil juridique dans un conflit
La conception du droit comme un outil de la guerre fait aujourd’hui référence à la notion controversée de lawfare. Mot-valise composé de deux termes anglophones, law (droit) et warfare (guerre), le lawfare s’est diffusé suite à la communication d’un général étatsunien retraité, Charles J. Dunlap Jr, prononcée dans le contexte particulier post-attentats du 11 septembre 2001.
Selon Dunlap, un respect trop rigide du droit international lie les mains des États-Unis car il peut être identifié comme une vulnérabilité par les adversaires. Ces derniers pourront alors « instrumentaliser » le droit, donc recourir au lawfare, afin de mettre les États-Unis dans une situation délicate où ceux-ci se verraient obligés de renoncer à certains objectifs militaires au profit du respect des normes juridiques, ou de violer les injonctions du droit international au profit de gains opérationnels.
À l’origine conçue comme une étiquette négative, l’adoption de cette stratégie va ensuite être prônée par certains auteurs, notamment aux États-Unis. Washington pourrait-il mettre Moscou dans cette même situation délicate dans le cas de la guerre en Ukraine ?
Ce conflit est particulier en ce qu’il n’y a pas d’affrontements directs entre les États-Unis et la Russie. Le droit apparaît dès lors comme un outil à privilégier pour atteindre l’adversaire à distance. Le traité de l’Atlantique Nord vient protéger Washington en le laissant à l’écart des affrontements directs, alors que les actes législatifs internes et leurs amendements sont utilisés comme des armes contre Moscou, à défaut de pouvoir en utiliser des vraies.
Le 15 mars, le Sénat étatsunien a voté à l’unanimité une résolution stipulant que Vladimir Poutine est un criminel de guerre, dans laquelle il fait référence à la Cour pénale internationale. Cette référence est logique mais peut intriguer car les États-Unis ne sont pas partie au Statut de Rome et ont tout fait pour saper la crédibilité de la Cour. Toujours est-il que cette résolution fait écho à la procédure déjà entreprise par la CPI au sujet des crimes qui auraient été commis sur le territoire ukrainien depuis fin 2013. Suite aux conclusions de l’examen préliminaire démarré le 25 avril 2014, le Procureur a demandé l’autorisation d’ouvrir une enquête, et celle-ci a effectivement commencé le 2 mars 2022.
Outre les traités, du « droit mou » peut être adopté pour atteindre l’image de l’adversaire, comme des résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies. Ce fut le cas le 1er mars avec l’adoption de la résolution « Agression contre l’Ukraine » par une grande majorité.
En revanche, l’adoption d’une résolution avec force obligatoire du Conseil de sécurité est inenvisageable, étant donné la présence parmi les cinq membres permanents de la Russie. Cela s’est confirmé quelques jours plus tôt, le 25 février, quand un projet de résolution proposé par les États-Unis et l’Albanie n’a pas été adopté du fait du veto russe.
Le droit peut donc être mobilisé dans un conflit, mais il ne reste qu’un outil supplémentaire dans la palette des outils à la disposition des États. Son influence ne doit pas être surestimée, surtout dans le cas de la guerre en Ukraine où le facteur nucléaire a un poids non négligeable.![]()
Samantha Marro-Bernadou, Doctorante en science politique - Institut de recherche Montesquieu, Université de Bordeaux
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Chroniques d’Ukraine : les ruines, l’insouciance et la banalisation de la guerre
Dans Chroniques d’Ukraine, le chercheur Romain Huët nous raconte comment la guerre change le quotidien d’une population. Sur le terrain durant les mois d’avril et mai 2022, il documente le conflit au plus près pour The Conversation.
Kharkiv, partie 2.
Il m’a fallu seulement cinq heures pour rejoindre Kharkiv depuis Kiev. En dépit de l’intensité des combats, les trains fonctionnent toujours. Face à la gare, je me repose du trajet en buvant un café. J’entends alors les premiers sons d’explosions à quelques kilomètres de là. Comme toutes les personnes qui se trouvent autour de moi, je feins de n’avoir rien entendu, comme si tout cet acier dans le ciel n’avait aucune existence. Il a fallu que quelques militaires nous somment de nous abriter dans la gare pour que ces explosions relativement lointaines aient quelque effet sur nous.
Kharkiv est située dans le Nord-Est, non loin de la frontière russe. La ville, peuplée avant le conflit de près d’un million et demi d’habitants, est agréable. De nombreux espaces verts s’étendent un peu partout et promettent à ses habitants quiétude et promenades familiales. Sur le plan architectural, on y reconnaît de nombreux styles différents : art nouveau, bâtiments néoclassiques que l’on doit à son fameux architecte Oleksiy Beketov. Je me promets d’y retourner quand la paix reviendra. Je suis en train de passer à côté d’une histoire riche et vivante.
Je marche en direction d’un groupe de volontaires qui m’accueillera pendant une dizaine de jours. La statue du poète Taras Chevtchenko, non loin de l’immense place de la Liberté, est recouverte de bâches et de sacs de sable. Elle est intacte. La poésie résiste encore à l’empire de la destruction.
Pour le reste, je découvre un centre-ville largement écroulé par les bombardements. Plusieurs bâtiments officiels ont littéralement été détruits dans les premières semaines de la guerre. Les Russes ont fait quelques incursions dans la ville sans être parvenus à en prendre le contrôle. Aujourd’hui, ils sont à quelques kilomètres d’ici. Les tirs de roquettes et autres bombes s’abattent toute la journée, en particulier sur les quartiers Est de la ville. L’armée ukrainienne riposte et s’emploie à contenir l’avancée des Russes. À en croire ce qu’ils m’en racontent, les Ukrainiens ont l’ascendant.
Sinistre vertige de la désolation : le silence des « nouvelles » ruines
J’observe ces destructions dont seule la guerre est capable : murs éventrés et brûlés, étages d’immeubles pulvérisés, toits écroulés, monticules désordonnés de bétons, gravats et bouts de verre partout sur le sol, etc. Dans les premiers moments de mon arrivée, ces destructions ne m’ont pas fait grand effet comme si mes voyages précédents en Syrie (2102-2018) m’avaient immunisé contre les dangers d’une sensibilité trop ouverte. C’est ainsi qu’on enjambe le réel pour lui faire face. Banaliser est une façon de domestiquer l’inquiétant.
Mais à mesure que je marche seul dans Kharkiv, dans des rues absolument vides, je ne suis pas pour autant d’une grande sérénité. Au loin, les tirs de roquettes sont réguliers. Les puissants bâtiments effondrés deviennent désaffectés : sinistre vertige de la désolation. Je voudrais faire parler ces « nouvelles » ruines, lire ce qu’elles ont à dire. Mais elles se tiennent en silence, un silence glaçant. Diane Scott, dans son passionnant essai sur les ruines, enseigne mon regard et m’aide à le mettre en mots. Ce qui était autrefois animé est désormais silencieux. Ces destructions offrent à voir un monde pulvérisé. Les ruines cultivent l’incrédulité à l’égard du monde ; aussi monumental qu’il puisse être, il est susceptible d’effondrement. Elles signalent un vacillement du présent. En Ukraine, on ne compte plus les villes qui ne sont perçues que depuis leur destruction prochaine.
Non loin, les tirs de roquettes rompent ce silence et rappellent que la ruine est « nouvelle ». Les sens sont captivés par ces signes menaçants. On s’en remet alors à soi. Face au hasard des circonstances d’être au mauvais endroit, au mauvais moment, on songe à sa sécurité. Dans un cas comme celui-ci, il n’y a pas beaucoup de règles de prudence à respecter : éviter les grands boulevards, repérer les parapets de béton, remparts dérisoires contre les déflagrations, et marcher vite.
Dans la vie précaire et menacée, un centre de volontaires
J’arrive au centre de volontariat. Le lieu est accueillant et inspire la confiance. Il est tenu par une vingtaine de jeunes volontaires âgés de 20 à 30 ans. Anciennement, il s’agissait d’un bar associatif. On s’y rendait pour boire un verre, y rencontrer ses amis et écouter un concert. La scène est encore là, le bar aussi. Il ne manque que ses clients habitués. La décoration est simple et sans cohérence. On perçoit qu’elle s’est faite par de nombreuses mains, au gré des bonnes volontés et inspirations de ses visiteurs. Cette pièce de vie fait une centaine de mètres carrés. Sur son côté, une porte ouvre sur une autre salle, plus étroite, où un billard occupe la plus grande partie de l’espace.
C’est le « centre d’appel » du groupe, c’est-à-dire un bureau où deux personnes s’affairent à répondre aux multiples demandes humanitaires provenant des habitants de la ville. C’est aussi la salle fumeur. Il y a également une grande cuisine équipée pour faire à manger pour de grands groupes. Deux cuisiniers volontaires l’occupent chaque jour. L’étage se compose un bureau d’une dizaine de mètres carrés, puis d’un étroit couloir où sont empilés les stocks de marchandises. Des cartons en piles branlantes occupent tout le mur du sol au plafond. Enfin, on y trouve une salle de bain en mauvais état mais fonctionnelle.
Le sous-sol fait office de dortoir. Une vingtaine de couchettes à même le sol et serrées les unes contre les autres meublent cet espace désordonné. La lumière orangée donne un aperçu incertain du lieu. Ce sont des combles souterrains aménagés dans l’urgence et améliorés au quotidien. Quelques chats y habitent. À les entendre gratter, sauter et filer, ils ont manifestement l’air de se plaire dans ce lieu peuplé de vies qui se reposent. C’est là où les volontaires dorment et où les jeunes couples se trouvent une intimité dans les temps de l’après-midi. Ce sous-sol est un monde caché : dépourvu de confort mais sécurisant. Le début de la guerre est encore trop récent pour réunir en un même lieu ces deux qualités. C’est là que j’ai été accueilli pendant une semaine.
Ce centre de volontariat a été constitué dès le commencement de la guerre par Bohdan, le gérant du bar. Au départ, il a accueilli en urgence les civils paniqués par les bombardements. Les premières semaines ont été violentes et les habitants impréparés à un tel contexte. Une soixantaine de personnes se sont réfugiées dans ce lieu.
Chroniques d'Ukraine :
- Un chercheur sur le terrain pour documenter la guerre
- L’art face à la guerre
- Volontaire pour entrer en guerre
- Peut-on tourner le dos à « sa » guerre ?
- Les ruines, l’insouciance et la banalisation de la guerre
Daria, à peine trente ans, s’occupe également du bar. Elle prend en charge le « call center ». Avec ses cheveux décoiffés et colorés d’un bleu incertain, elle transpire la bonne volonté. Son visage est fatigué mais ses yeux sont vifs comme si rien de ce qui passe autour d’elle ne lui échappe. Avant la guerre, elle était barmaid. Elle me raconte qu’elle aime la nuit, son ambiance, ses temps qui s’étirent, ses effusions. Elle me parle d’une jeunesse que l’on retrouve partout ailleurs. Celle de Daria a pris un tournant radical.
En 2015, elle s’est portée volontaire dans le Donbass. Elle apportait quelques aides matérielles. Son engagement était irrégulier, au gré des impulsions et de la sensibilité du moment. Elle n’ignorait pas la guerre et elle se doutait bien qu’elle pourrait arriver jusqu’ici :
« J’étais préparée. J’attendais la guerre. Du coup, c’était plus facile de me préparer. En fait, quand la guerre est arrivée, je savais que j’aurais un rôle. »
Néanmoins, les premiers jours ont été chaotiques : ambiance de fin de monde où la peur agitait tous les civils amassés dans cet espace exigu : « On passait notre temps à faire à manger, à soutenir psychologiquement les personnes les plus fragilisées et à attendre d’y voir plus clair sur la situation. »
Progressivement, la situation s’est normalisée. Ils ont mis en place une organisation de distribution alimentaire qu’ils vont livrer chaque jour dans les quartiers les plus exposés aux affrontements. Quotidiennement, ils apportent une centaine de sacs contenant farine, eau, boîtes de conserve, quelques fruits et légumes, produits de toilette et parfois de la viande. La composition des sacs varie en fonction de l’aide qui provient des pays voisins. Ils ne sont pas soutenus par une quelconque ONG internationale, mais ils ont bricolé leurs réseaux à partir de leurs connaissances personnelles. Une nouvelle fois, je constate cette aptitude au bricolage qui rend leur organisation vulnérable, tributaire des responsabilités que chacun endosse, de l’endurance dont ils sont capables.
Ivan : « je me suis habitué à la guerre »
Ivan, 27 ans, est l’un des vingt volontaires. Il s’occupe de l’intendance avec Daria. Je l’ai particulièrement pris en affection. Son visage est toujours allumé par un sourire tantôt malin, tantôt rieur. Il est collectionneur de tout ce qu’il trouve. En ce moment, son nouveau hobby est de collectionner les capsules de canettes. Régulièrement, je le vois chercher sur le sol en quête d’une nouvelle pièce qu’il ajoutera à sa collection. Il en a plus de 150. Il m’explique que sa petite amie, en échange d’un cadeau, le couvre de baisers. Alors, il collectionne et a toujours quelque chose à lui offrir.
Ivan est un peu l’homme à tout faire. Il conduit, répare, approvisionne le lieu des biens nécessaires, nettoie, aide aux nombreuses tâches domestiques. Sa présence généreuse détend l’atmosphère. Avant la guerre, il était barman et tout à fait satisfait de son travail fraîchement obtenu. Le Covid est venu défaire ses plans. Sans emploi pendant de longs mois, ou faisant quelques jobs temporaires, il venait de trouver une place comme vendeur de voitures à Kharkiv. Les commissions sur les ventes lui assuraient un revenu inespéré et il en était tout à fait satisfait. La guerre a ruiné ses plans.
Il m’assure qu’il s’est habitué à la guerre, qu'il n’est plus habité par la peur. Le son des explosions lui est familier et banal. Beaucoup de choses ont été écrites à ce sujet mais je ne crois pas inutile d’insister à nouveau sur ce fait. Dans les moments d’ennui, je me rends dans l’un des nombreux parcs de la ville. Je lis Romain Gary, j’écris, et j’observe le paysage.
Non loin de moi, de jeunes adolescents jouent au basket, d’autres au ping-pong. Il ne se passe pas dix minutes sans que l’on entende une explosion. Certaines sont lointaines, d’autres plus proches, à 2 kilomètres environ. Je ne quitte pas les yeux de la table de ping-pong. Aucune de ces explosions n’a abrégé leurs échanges. C’est comme s’ils ne se passait rien. Seul, un chien promené par son maître, non loin de là, paraît vaguement se soucier de ce bruit sourd. Il lève le museau au ciel, ne sachant trop que regarder, puis s’en retourne humer les bonnes odeurs du sol. Quant à moi, quand je n’observe pas mon environnement, je continue à lire et à écrire avec ce sentiment nouveau en moi : il faut des efforts pour empêcher la vie.
La guerre comme expérience de l’ennui
Ces moments de solitude m’incitent à questionner le rôle de l’observateur du quotidien de la guerre. En tant qu’ethnographe, mon travail ne vise pas à clarifier la situation militaire. Il est de restituer un quotidien, des paroles ordinaires, et les diverses façons d’aborder un monde cahotisé.
La tentation est grande de ne raconter que les « histoires remarquables ». D’ailleurs, lorsqu’il s’agit de documenter la guerre, les hommes sont que trop portés par la vantardise. À les écouter, ils ne sont traversés par aucune peur à l’exception des moments où ils ont frôlé la mort et dont ils se plaisent à raconter dans les infinis détails les circonstances exactes de leur péril. Ces situations critiques n’entament par leur détermination inébranlable. Ils s’empressent de rejoindre l’épicentre du feu puis déguerpissent aussi vite qu’ils sont venus. C’est là leur vocation. Et si on se met à questionner leur soif d’aventure et d’adrénaline, ils reprennent une mine sérieuse et solennellement déclament leur tirade favorite sur le devoir d’information qui est supérieur à la vie. Curieusement, ils ne semblent agités par aucun désordre intérieur. Eux, sans que je sache véritablement de qui je parle, sont forts en histoires remarquables.
Mais qu’y a-t-il à raconter ? La guerre a une loi générale : l’amoindrissement général de la plupart des gestes du quotidien. Ce quotidien n’est pas seulement desséché. Il est empêché, sinon annulé. Il se réduit à accomplir les actes les plus nécessaires au maintien de la vie. On s’y ennuie largement. Des heures durant, on attend des ordres, une mission à accomplir, une chose à faire. Les combattants ne font pas exception. Des milliers d’entre eux ont la tâche de contrôler les circulations aux checkpoints, d’organiser la logistique, d’accomplir toutes sortes de formalités administratives laborieuses.
Par exemple, dans certains bureaux, on les voit s’agiter pour enregistrer le matériel, noter le numéro de série et l’identité du soldat qui en sera le bénéficiaire. On les voit aussi attendre des heures on ne sait quel ordre improbable. Seuls les soldats engagés dans les premières lignes sont pris par l’intensité de la guerre. Tous ces hommes sont indispensables. Aux actes de bravoure tant de fois rêvés s’oppose un quotidien radicalement empêché et précipité dans un huis clos avec un nombre étroit de camarades. Il existe quelques divertissements, quelques stratégies pour tuer l’ennui, quelques soirées où l’ivresse aide chacun à s’absorber tout entier dans l’oubli du présent. Mais cette vie n’a de signification que dans le contexte dans laquelle elle se déploie.
Des aventures surgissent occasionnellement. C’est d’ailleurs cette rupture imprévisible des temporalités, ce surgissement toujours possible d’un événement qui maintient chacun dans la concentration et le sérieux de la guerre. Les aventures, aussi occasionnelles qu’elles puissent être, excusent l’ennui. Les désastres que cause la guerre ne résident pas exclusivement dans le spectacle de l’horreur. À mesure que la guerre enveloppe ces existences, l’époque où la vie pouvait se concevoir autrement devient progressivement un lointain souvenir. Plus dure la guerre, plus se creuse le désastre subjectif.
Ivan est ce témoin non spectaculaire de la guerre. Il n’est pas de passage à Kharkiv. Il vit ici. Il ne cherche pas à m’impressionner. La guerre a fait effraction et le temps n’est pas encore venu de raconter ses innombrables exploits, tels des anciens combattants. Quand il me raconte la guerre, il oscille entre fatalisme et banalisation de la situation. Depuis le 24 février 2022, il a vu partir bon nombre de ses amis :
« Il ne me reste qu’un ou deux de mes amis ici. Un jour, un car est venu pour nous évacuer. J’avais la possibilité de grimper dedans et de partir. Je n’ai pas pu le faire, je voulais rester et aider. »
En règle générale, les motifs du volontariat ne sont pas davantage expliqués, comme s’il existait deux ultimes choix : partir ou résister. Les justifications de son engagement se passent d’élaboration.
Ivan ne bégaie pas. La décision de rester pour lutter semble s’enraciner dans le corps, les tripes, comme si le renoncement était un désaveu de soi. Ses yeux s’illuminent et son sourire détend malicieusement son visage lorsqu’il me raconte ses aventures pendant ces deux mois de guerre. Dans les tout premiers jours, il a essayé de rejoindre un centre de volontariat :
« Le type qui accueillait m’a redirigé dans un autre centre car celui-ci était bondé de monde. Je me dirige vers la nouvelle adresse. Et boum, une explosion effroyable m’a fait sursauter. Derrière moi, à 200 mètres de là, une bombe était tombée sur l’endroit où je venais de discuter avec le garde. »
Puis, il me raconta une seconde histoire. Alors qu’il marchait dans les rues désertes de Kharkiv, soudainement, des tirs ont retenti au coin de la rue. Une troupe d’une quinzaine de soldats russes pointaient le bout de leur nez à quelque 200 mètres de là. Dans ce bref instant confus, et animé par il ne sait quel instinct, il sauta dans un arbre voisin et grimpa pour se mettre à l’abri. Accroché sur les branches, il assista à un spectacle inouï à en voir la mine effarée qu’il prend à l’instant où il me parle :
« À ma gauche, il y avait l’armée ukrainienne et à ma droite l’armée russe. Les soldats étaient littéralement face à face. Entre les deux espaces de quelque 200 mètres, il y avait un véhicule blindé ukrainien, vidé de ses occupants. »
Médusé, Ivan assiste au spectacle de l’affrontement. Alors que le feu bat son plein, un des militaires ukrainiens ordonne à l’un de ses hommes de récupérer le véhicule blindé. Au prix que coûte un tel matériel, cela vaut bien la peine de risquer quelques vies :
« Et là, j’ai complètement halluciné. Les types se marraient presque. Et tu as un gars qui s’est mis à courir vers le véhicule, ignorant tous les tirs et en quelques secondes, le ramène du côté de la troupe. C’était incroyable leur légèreté à cet instant-là. »
C’était un moment grisant et déconcertant à la fois.
L’art de la retenue
À mesure que je fréquente ces volontaires, je constate la sobriété de leurs récits. Je suis aussi frappé par la retenue dans l’expression de leurs émotions. Elles ne débordent jamais. Ils semblent se tenir dans un autocontrôle permanent, si bien que leurs indignations sont feutrées. C’est l’art redoutable de la réserve.
Ce contrôle de soi n’est pas lié à ma présence. Il est une ambiance générale. Dans le groupe, les uns et les autres se témoignent une solide affection. Je les vois se toucher sans arrêt, se prendre dans les bras, mais ils ne racontent pas les problèmes de la guerre, comme si parler de ses doutes ou de son désarroi suffisait à nier le chaos.
La guerre a son lot de tragédies. Ils ne m’en racontent que quelques-unes, sans s’étendre davantage. La réserve est le rempart à la fébrilité, la manifestation d’une lassitude latente face à une situation qui traîne. Les jours se répètent. La monotonie ronge les quotidiens. Les fronts de Kharkiv ne bougent pas. J’ignore le genre de doutes qui pourraient bien les habiter ou simplement les traverser. Mais lorsque l’on a choisi de rester, cela donne curieusement un sens et une direction à sa vie et commande de poursuivre, comme si rester impliquait un choix qui surpasse tous les autres, une dette qu’ils avaient envers la guerre. La guerre est ce que les gens font. Ici, ils en font une résistance minuscule au sein d’une guerre de grande échelle.
Une journée type :
7h : réveil, café lyophilisé,
7h05 : première cigarette, deuxième, puis troisième. Presque deux paquets par jour.
8h : chargement des voitures.
8h10 : départ pour livrer les colis dans les quartiers exposés.
13h : Retour au QG. Déjeuner
15h : Nouvelles livraisons si les colis sont préparés.
20h : Couvre-feu.
20H-23h : billard, téléphones portables, films, quelques conversations, billard, téléphones portables, films, quelques conversations.
Demain et les jours suivants, avec Vitali, Mark et Alissia, j’irai livrer les colis dans les quartiers Est de la ville.![]()
Romain Huët, Maitre de conférences en sciences de la communication, Chercheur au PREFICS (Plurilinguismes, Représentations, Expressions Francophones, Information, Communication, Sociolinguistique), Université Rennes 2
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Probleme lösen? Algorithmus!
Par
blatt-christophe
Le 12/12/2021
Wir wollen Probleme definieren und wir wollen Lösunge finden. Damit stellt sich die Frage: Wie kann ich ein bestimmtes Problem lösen? Welche Schritte, welche Prozeduren sind notwendig, um in einer gegebenen Situation Lösungen zu erarbeiten?
Ein Algorithmus ist eine Definition von Schritten, um Lösungen methodisch zu erarbeiten.
Qu’est-ce qu’un algorithme ?
Jean Cardinal, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Le mot « algorithme » est utilisé couramment dans la presse pour désigner le fonctionnement opaque des moteurs de recherche et des réseaux sociaux.
Mais de quoi parlons-nous exactement ? Qu’est-ce qu’un algorithme ? Cette notion a traversé l’histoire, depuis Euclide jusqu’aux algorithmes des GAFAM. Les algorithmes peuvent-ils résoudre n’importe quel problème ? Quelles garanties a-t-on sur leur comportement ? Quels sont leurs impacts sociétaux ?
Au IXe siècle, en Perse
L’étymologie fait remonter l’histoire des algorithmes au savant persan Muhammad Ibn Mūsā al-Khuwārizmī, qui aux alentours de l’an 800 a publié les premiers manuels de résolution d’équations. Ses méthodes, à l’origine de l’algèbre, concernent typiquement des problèmes de calcul pratiques : des questions d’héritage ou de mesure.
Ses ouvrages sont traduits en latin au cours du XIIe siècle et popularisés par des personnalités telles que le mathématicien italien Leonardo Fibonacci. C’est son nom, latinisé en « algoritmi » ou « algorismi », qui est à l’origine du terme « algorithme ». Près d’un millénaire avant lui, Euclide avait décrit dans les Éléments une méthode pour calculer le plus grand diviseur commun de deux nombres.
Au XXe siècle, la notion d’algorithme construit des branches des mathématiques
Il faut pourtant attendre le début du XXe siècle pour que la notion d’algorithme soit formalisée. Dans son célèbre discours au deuxième congrès international des mathématiciens à Paris en 1900, le mathématicien allemand David Hilbert propose 23 problèmes ouverts, 23 défis à relever pour la communauté mathématique, dont les énoncés auront une influence considérable sur le développement des mathématiques dans les décennies suivantes. Le dixième problème porte sur l’existence d’une « méthode par laquelle, au moyen d’un nombre fini d’opérations, on pourra déterminer l’existence d’une solution en nombres entiers à une équation polynomiale à coefficients entiers » (les équations « Diophantiennes »). C’est bien de l’existence d’un algorithme qu’il s’agit.
C’est par les travaux fondateurs d’Alan Turing et d’Alonzo Church, entre autres, que les algorithmes deviennent des objets mathématiques à part entière. Dans son article de 1936, Alan Turing donne sa définition de la « calculabilité » d’une fonction : il doit exister une machine qui donne sa valeur en un nombre fini d’étapes élémentaires, guidées par un système de transitions et le contenu d’un ruban, qui joue le rôle de mémoire. C’est la célèbre « machine de Turing ».
Alan Turing comprend le lien entre la calculabilité d’une fonction et le caractère démontrable d’une assertion mathématique dans un système d’axiomes. L’informatique théorique devient une branche des mathématiques.
On circonscrit la puissance des algorithmes, et certains problèmes sont démontrés indécidables : aucun algorithme n’existe pour les résoudre. En 1970, Julia Robinson et Youri Matiiassevitch résolvent finalement le dixième problème de Hilbert : la résolution des équations diophantiennes est un problème indécidable !
Au cours des années 1970, on établit des hiérarchies de problèmes en fonction du temps et de l’espace qu’un algorithme requiert pour les résoudre : c’est la théorie de la complexité.
Comment se présente un algorithme ?
Les algorithmes sont souvent comparés à des recettes de cuisine : une suite d’instructions précises permettant d’obtenir un résultat en un nombre fini d’étapes.
Cette image est juste, mais occulte sans doute un aspect fondamental, le fait qu’un algorithme reçoit des données à traiter (nombres, texte, relations), et certaines instructions sont conditionnelles : les étapes suivies dépendent de ces données, et les exécutions peuvent suivre un cours difficilement prévisible. On peut donner ces instructions sous différentes formes bien définies (organigramme, langage de description), ou même, avec les précautions de rigueur, en langage naturel.
Nous avons tous appris l’algorithme de multiplication de deux nombres à l’école primaire, sans l’aide d’un formalisme avancé. Les algorithmes sont en principe destinés à être mis en œuvre sous forme de programme, dans un langage de programmation compréhensible par un ordinateur. Mais l’algorithme existe indépendamment de cette traduction.
Pour cerner la portée des algorithmes dans nos vies modernes, il faut distinguer leurs familles
Pour mieux comprendre les enjeux et les défis actuels autour des algorithmes, il est important de cerner leur portée et les propriétés que nous sommes à même de garantir sur leurs résultats et leurs comportements. Une typologie des algorithmes est indispensable à cette compréhension.
On peut d’abord distinguer une famille d’algorithmes tellement omniprésents dans notre quotidien qu’ils y sont presque devenus invisibles. Il s’agit d’algorithmes exacts pour des tâches parfaitement bien définies, dont le résultat est facilement vérifiable : multiplier deux nombres, trier une liste de noms par ordre alphabétique, stocker et retrouver efficacement une information, effectuer la conversion d’un signal analogique vers un signal numérique, interpréter un programme.
Il s’agit là des algorithmes fondamentaux étudiés depuis les balbutiements des sciences informatiques. Ils ne font pas moins pour autant l’objet de recherches actuelles, tant des mystères subsistent autour de la complexité de certaines opérations fondamentales. La complexité exacte du problème de multiplication de deux nombres entiers, par exemple, est d’un point de vue théorique encore ouverte : nous sommes actuellement incapables de démontrer que la multiplication prend nécessairement plus de temps que l’addition ! Le meilleur algorithme de multiplication connu n’a été publié que très récemment.
Les algorithmes d’optimisation constituent une deuxième famille importante. Ils résolvent des problèmes dans lesquels on cherche à identifier des paramètres ou une configuration qui maximise ou minimise une valeur, appelée « fonction objectif ». Les applications concrètes consistent par exemple en la recherche d’un chemin le plus court entre deux points, l’ordonnancement des phases d’un projet pour en minimiser la durée, le choix des emplacements d’antennes pour couvrir à moindre coût une zone donnée, ou celui des paramètres des routeurs d’un réseau pour en minimiser la latence.
Les objectifs des algorithmes de ces deux familles sont quantifiables et leurs résultats sont mathématiquement garantis. Les méthodes formelles permettent de vérifier rigoureusement les propriétés d’un algorithme. Les algorithmes d’optimisation linéaire sont bien compris.
Une troisième famille d’algorithmes, plus spécialisés, est celle des algorithmes cryptographiques, destinés à garantir la sécurité des communications et transactions. Cette sécurité repose souvent sur des hypothèses liées à la complexité de problèmes algorithmiques. Le célèbre algorithme RSA (du nom de ses inventeurs : Ronald Rivest, Adi Shamir et Leonard Adleman), par exemple, fait reposer la sécurité des transactions commerciales électroniques sur l’hypothèse qu’il n’existe pas d’algorithme efficace pour décomposer un nombre en ses facteurs premiers.
Certaines procédures issues des recherches en intelligence artificielle, en revanche, ne se soumettent pas facilement à une analyse rigoureuse.
Les algorithmes changent de nature avec l’intelligence artificielle
Parmi ceux-ci, les algorithmes de classification cherchent à placer les données reçues en entrée dans une catégorie correspondant à une réalité extérieure. Un algorithme de reconnaissance d’animaux, par exemple, recevra en entrée une image sous forme d’un tableau de pixels, et devra déterminer si cette image représente plutôt un chat ou un dauphin. Cette tâche n’est pas formellement bien définie : on peut probablement trouver une image ambiguë pour laquelle les réponses fournies par des humains pourraient être différentes. Le caractère correct de ces algorithmes dépend d’une réalité extérieure, qui n’est pas formalisée, et leur exactitude, ou précision, ne peut être établie qu’expérimentalement.
De la même manière, les algorithmes de prédiction cherchent à anticiper l’évolution de certaines quantités mesurées dans le monde physique, ou des comportements dans une population. Ils sont utilisés par exemple en finance pour prédire l’évolution des marchés, ou en marketing, pour présenter aux visiteurs d’un site web les produits ou publicités les plus susceptibles d’attirer leur attention. La pertinence des résultats est ici encore validée empiriquement, et non mathématiquement. À tel point qu’en 2006, la société Netflix a lancé un concours pour améliorer les performances de son algorithme de prédiction d’évaluations de films, avec un prix d’un million de dollars à la clé.
Le développement des ces algorithmes fait massivement appel à des modèles probabilistes, mais aussi à des structures difficilement analysables rigoureusement. C’est le cas en particulier pour les algorithmes de réseaux de neurones artificiels utilisés dans ce qu’on appelle désormais l’« apprentissage profond », en référence au nombre de couches utilisées dans ces réseaux. Ces réseaux encodent implicitement la mémoire des données fournies lors d’une phase d’apprentissage, et permettent de classifier de nouvelles données en entrée.
Que pouvons-nous exiger des algorithmes ?
L’omniprésence des algorithmes fait légitimement l’objet de craintes. Quelles sont les garanties que nous pouvons exiger ?
Un premier type de garantie porte sur l’efficacité. Combien de temps doit-on attendre pour avoir une réponse ? De quelle quantité de mémoire doit-on disposer ? Ces questions sont bien étudiées et ont des formulations et des réponses rigoureuses, mais partielles. Les lacunes dans notre compréhension de la complexité algorithmique laissent en particulier ouverte la possibilité d’attaques inédites mettant en péril la cryptographie basée sur l’algorithme RSA.
La question traditionnelle des performances est intimement liée aux questions de consommation de ressources, qui ont des impacts écologiques. On peut donner à cette question un cadre plus large, et s’interroger sur les ressources consommées par les logiciels, les serveurs. Dans le domaine des algorithmes cryptographiques, certains mécanismes au cœur du fonctionnement des cryptomonnaies, en particulier le principe de la « preuve de travail », ont un impact énergétique dramatique.
Lorsque les objectifs sont facilement vérifiables, comme dans le cas d’un algorithme de tri, ou quantifiés explicitement, comme dans le cas d’un algorithme d’optimisation, il existe une mesure objective de la qualité de la solution. Dans le cas des algorithmes d’optimisation, cependant, le choix de la fonction objectif, la quantité que l’on optimise, peut avoir un impact humain considérable.
Des questions d’éthique
Les questions d’équité et de transparence des algorithmes de classification et de prédiction deviennent pressantes. Dans un ouvrage devenu classique, Cathy O’Neil alerte sur les dérives des systèmes de prise de décision dans les domaines de la justice, de l’action policière, des assurances, de l’évaluation des enseignants, entre autres.
L’algorithme de Gale-Shapley, utilisé par la plate-forme Parcoursup satisfait des propriétés d’optimalité, mais garantit également qu’un comportement stratégique de la part des postulants est impossible.
Les méthodes d’apprentissage supervisé pour la classification consistent classiquement en une collection d’exemples, de paires « entrée-sortie », dont on espère qu’ils peuvent être généralisés, de façon qu’une nouvelle donnée en entrée puisse être associée à une réponse en sortie qui fasse sens. En ne fournissant que des exemples connus lors de ces phases d’apprentissage, on inculque au système tous les biais présents de facto dans les exemples dont on dispose, et l’on apprend ainsi à la machine à les reproduire. C’est le thème du documentaire Coded Bias, relatant l’expérience d’une étudiante du MIT avec les algorithmes de reconnaissance faciale.
Le caractère parfois inexplicable des résultats termine d’expliquer le glissement sémantique récent du mot algorithme : de simple méthode de calcul, l’algorithme est perçu comme une boîte noire omnipotente, dont le fonctionnement interne est inaccessible, et dont les réponses finissent par se substituer à la réalité. Cette perception s’explique notamment par la résurgence des méthodes de réseaux de neurones, dont la complexité défie toute analyse formelle. Les succès expérimentaux dans les tâches confiées aux réseaux profonds sont indéniables et fascinants. Mais certaines expériences mettent en évidence leur fragilité : des chercheurs ont montré qu’en modifiant de manière imperceptible quelques pixels bien choisis d’une image, on peut changer du tout au tout la réponse fournie. En l’absence d’explicitation de la réponse (« c’est un chat, car il a des oreilles pointues et des moustaches »), les questions de confiance et de responsabilités se posent.
La communauté de recherche en intelligence artificielle et en apprentissage automatique s’est emparée des questions d’équité et d’explicabilité : le développement de méthodes d’apprentissage incluant des critères d’équité (fairness in AI) est en plein essor, tandis que le domaine de l’intelligence artificielle « explicable » (explainable AI) traite de la justification des résultats et de la confiance.
Al-Khuwārizmī aurait sûrement été surpris de la postérité de son patronyme !![]()
Jean Cardinal, Professeur, Département d'informatique, Faculté des Sciences, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Aber dieser Ansatz schafft neue Probleme.
Entsteht die Lösung des Problems durch die dabei genutzte Methode?
Werden mögliche Lösungen etwa durch die benutzte Methode verdeckt?
Oder ist die Erarbeitung des Werkzeugs, des Algorithmus, das zentrale Problem, um Lösungen zu erarbeiten?
Allgemeinbildung und " Culture G ".
Par
blatt-christophe
Le 08/12/2021
Was ist... Allgemeinbildung? Was muss ich wissen?
Wenn ich alles wissen würde, würde ich alles wissen?
Ist Bildung ein Katalog von Wissen oder ist Bildung Neugier und die Freunde am Dazulernen, am Lernen, am Studium, um etwas zu verstehen? Das ist eine... gute Frage.
À quoi sert la culture générale en 2021 ?
Cécile Dutriaux, IAE Paris – Sorbonne Business School
À l’heure d’Internet, des réseaux sociaux et de l’accessibilité de tout pour tous en un simple « clic », il devient légitime – quoiqu’un peu effrayant pour un intellectuel – de se demander à quoi peut bien servir, de nos jours, la culture générale. Qu’est donc devenue cette notion, jadis si centrale dans l’éducation, dans la formation des jeunes esprits ? « L’homme sans culture est un arbre sans fruit », disait poétiquement Rivarol. « La culture, ce qui a fait de l’homme autre chose qu’un accident de la nature », déclarait philosophiquement Malraux. Mais plus récemment, cela s’est un peu gâté. Entre le constat fataliste de Bernard Pivot affirmant que « Commercialement, la culture est pénalisante » ou, plus provocant, un ancien chef d’État (en fonction au moment des faits) dénonçant « Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents d’un concours d’attaché d’administration sur la Princesse de Clèves », le moins que l’on puisse dire, c’est que la culture générale est chahutée..
Alors cette fameuse « culture générale », que devons-nous en penser ? Est-elle toujours un bastion que certains qualifieraient d’élitiste et que l’on chercherait (ou pas) à conquérir ? Ou, au contraire, se serait-elle dissoute dans un populisme rampant ? Ou encore, aurait-elle muté vers de nouvelles formes moins lettrées et plus adaptées à un environnement devenu, au quotidien, plus pragmatique ?
Qu’est-ce que la culture générale ?
La culture générale devrait pouvoir, globalement, se définir comme un ensemble de connaissances culturelles, sans domaine de spécialisation précis. Mais, en France, cette définition n’est pas tout à fait exacte. En réalité, la culture n’est « générale » que par le nom qu’elle porte, tant des pans de connaissances entiers ne sont pas – ou peu – reconnus par cette expression qui se veut pourtant explicitement englobante. En effet, l’univers du savoir qu’elle recouvre se limite souvent quasi exclusivement à des domaines dits « littéraires », à savoir la philosophie, la littérature, l’histoire, les arts et la religion et concerne peu les domaines scientifiques, qu’il s’agisse de sciences dites « exactes » ou naturelles, mais aussi de savoirs techniques, ou plus éloignés encore, d’autres domaines telles l’économie ou la santé.
Et à cette discrimination des « types » de savoirs, on peut également ajouter une autre restriction importante : celle du degré de « consensus intellectuel » accordé – ou non – aux références et qui font que celles-ci appartiennent – ou non – à la fameuse Culture générale, et ce, à un moment donné et pour une population géographiquement circonscrite. Par exemple, reconnaître les premières mesures de la Sarabande d’ Haendel, savoir déclamer la « Tirade des nez » de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand ou encore connaître, dans l’ordre, les Présidents de la IIIe république française, tout cela fait partie sans nul doute possible de la liste. En revanche, reconnaître une chanson de l’Astre de l’Orient, Oum Kalthoum, reproduire le schéma d’un moteur à quatre temps ou encore énumérer la liste des scores de l’Équipe de France de football à la Coupe de monde 2018, en fait-il partie ? Rien n’est moins sûr…
Quelle finalité pour la culture générale ?
Si l’on considère qu’il s’agit d’une simple accumulation, depuis la prime enfance, de données diverses et variées sans autre but que celui d’additionner des références pour avoir les « codes » bien-pensants d’un milieu élitiste, c’est, en grande partie, désavouer son but originel. En effet, si l’on reprend l’idéal de « l’honnête homme », tel qu’il a été défini au XVIIe siècle, la notion de « culture générale » s’entendait plutôt comme un « premier pas » dans une logique de dépassement de soi. C’est l’équilibre qu’incarne l’aimable, le tempéré et cultivé Philinthe dans Le Misanthrope de Molière : ni inculte (horreur !), ni pédant (horreur aussi !).
Certes, dans un premier temps, se cultiver consistait à acquérir de multiples savoirs, mais surtout, dans l’objectif de les confronter. Et ainsi permettre à l’homme cultivé de passer au-delà de sa notion de nature pour atteindre une nouvelle dimension de son être. Aujourd’hui, cette notion est fortement battue en brèche, bafouée, déviée de ses buts initiaux, voire combattue. Au mieux, on apprend des « bouts » de culture, que l’on replace si nécessaire (examens, soirées jeux entre amis). Au pire, on se détourne de la « culture générale » pour revendiquer uniquement une culture identitaire.
Devant la dérive contemporaine du rapport à la culture non comme moyen mais comme finalité, comment ne pas approuver les réticences de plus en plus nombreuses des prestigieux établissements d’enseignement supérieur et autres concours d’État vis-à-vis de l’exigence de culture générale au moment des épreuves d’entrée ? Que dire des rapports du concours de l’ENA qui, avec un peu plus d’insistance chaque année, déplorent le manque de culture et surtout d’originalité des candidats ? Ce qui était censé faire la différence entre les élèves fait désormais leur ressemblance : mêmes références, mêmes citations, même chemin unique de pensée… Régurgité à partir de fiches toutes préparées par thème, sans la moindre once de pensée individuelle mais avec tous les passages obligés de… culture générale ! Cela pose donc directement la question du conformisme. Et, par ailleurs, comment imaginer et manager une société toujours en mouvement avec des références… toujours à l’arrêt ? Et non seulement à l’arrêt, mais bien également représentatives du mode de pensée de la classe dirigeante.
C’est ainsi que, dès 2013, l’IEP de Paris – dit Sciences Po – a « résolu le problème » de la culture générale, en choisissant purement et simplement de supprimer l’épreuve de la dissertation de culture G de son concours d’entrée, jugeant celle-ci discriminatoire, en s’appuyant sur le raisonnement, maintes fois prouvé depuis, qu’elle était, en grande partie, le fait d’un héritage culturel. D’autres grandes écoles ont suivi la même voie : IEP de province, ENS Lyon, etc.
Vers une culture générale populaire ?
Et pourtant, les Français aiment la culture générale. Ils le disent. Ils le revendiquent parfois. Plaisir personnel, plaisir d’échanger, mais aussi marqueur d’un milieu et donc du « groupe de référence » auquel nous nous identifions, la culture générale connaît, depuis quelques années déjà – mais toujours avec le même succès – un tournant populaire notamment via la télévision et les nombreuses émissions de quiz ouvent même en prime time : citons seulement « Le grand quiz des animateurs » (TF1) « Tout le monde joue – avec… l’Histoire/la France/le Brevet » (France 2). Et, plus récemment, la nouvelle série de ce que l’on pourrait appeler des magazines divertissants, « La fabuleuse histoire de… » proposée là aussi en soirée, avec un grand succès.
Dernier argument de cette popularisation : le choix inattendu de Sylvie Tellier, présidente du comité Miss France, de mettre en place, en 2013, un test de culture générale pour les candidates. Certaines des questions peuvent, certes, prêter à sourire : « Qu’a-t-on célébré en France le 11 novembre dernier ? », « Quel est l’accent du deuxième “e” sur le mot fenetre ? », « À quel animal l’adjectif hippique se rapporte-t-il ? », mais le besoin de reconnaissance, exprimé par cette nouvelle « épreuve » qui apparaît si décalée par rapport à son objet initial montre toujours ce besoin si naturel d’entrer dans une histoire commune.
Ainsi, en 2021, que ce soit en famille, entre amis, à l’école ou dans le monde du travail, la culture générale apparaît toujours et plus que jamais comme un pont essentiel contre les ravages de l’hyperspécialisation. Que ce soit en médecine ou en éducation, ces tendances sont aujourd’hui à la fois très présentes dans la réalité et très contestées dans ce qu’elles promettent pour le futur. Car si elles offrent, à l’instant X, une solution efficace, elles ne permettent pas d’embrasser une vision d’ensemble, ni d’entremêler des connaissances qui n’ont a priori pas de lien entre elles, ce qui fait pourtant tout le sel de la personnalité et le terreau de la créativité.
En puisant ses racines dans des domaines multiples – qui gagneraient certainement à être élargis à des formes de connaissances nouvelles – la culture générale permet d’envisager une approche systémique, c’est-à-dire au-delà de son propre univers, seule façon pour tenter de comprendre, humainement, un monde devenu extrêmement complexe et technique.![]()
Cécile Dutriaux, Doctorante, chaire EPPP, IAE Paris – Sorbonne Business School
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
EMC: Qu'est-ce que l'enseignement moral et civique ?
Par
blatt-christophe
Le 13/10/2021
Rechtsstaat und Demokratie brauchen den mündigen Bürger.
-- Demokratie ist ein Prozess der Zusammenarbeit und diese Zusammenarbeit kann man, muss man, darf man ... lernen.
Qu'est-ce que l'enseignement moral et civique ?
Pierre Kahn, Université de Caen Normandie
C’est à la suite d’un cours d’enseignement moral et civique (EMC) sur la liberté d’expression, où il avait travaillé avec ses élèves à partir de caricatures, dont celles de Mahomet publiées dans Charlie Hebdo, que Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie en région parisienne, a été sauvagement assassiné le 16 octobre 2020, près de son collège, à Conflans-Sainte-Honorine. Ce tragique événement a ainsi focalisé l’attention des médias sur la nature de cet enseignement : en quoi consiste-t-il ? Depuis quand existe-t-il ? Quelles sont ses finalités ? Expose-t-il particulièrement les enseignants ? Ceux-ci sont-ils suffisamment formés pour l’assurer ?
Il faut d’abord noter que l’enseignement moral et civique s’inscrit une tradition ancienne, et même originaire, dans la mesure où la préoccupation d’une « instruction morale et civique » (c’était alors l’intitulé officiel d’un tel enseignement) existe depuis les commencements de l’école républicaine.
Portée par Jules Ferry, la loi du 28 mars 1882 – outre l’obligation d’instruction qu’elle impose pour tous les enfants jusqu’à 13 ans – a rendu laïque l’école primaire en remplaçant « l’instruction morale et religieuse » (qui existait depuis la loi Guizot de 1833) par « l’instruction morale et civique » : le « civique » remplaçait le religieux, la formation du citoyen républicain celle du croyant. « Le premier devoir d’une république est de faire des républicains ; et l’on ne fait pas un républicain comme on fait un catholique » déclarait en 1903 Ferdinand Buisson, grande figure de l’école de la République, au congrès du parti radical-socialiste.
Les nouveautés de la rentrée 2015
À travers des dénominations différentes, qui sont certes loin d’être sans signification, ce type d’enseignement (qui n’a été du temps de Jules Ferry instauré que pour l’école primaire, mais fut à partir de la Libération, en 1945, étendu à tous les niveaux de la scolarité) n’a depuis lors pratiquement jamais cessé d’exister.
Intitulé « instruction morale et civique » ou « éducation morale et civique », conservant ou supprimant la référence à la morale, éventuellement transformé en « initiation à la vie économique et sociale » (pour les collèges en 1977) ou encore « éducation civique, juridique et sociale » (pour les lycées, en 1999), il est devenu « enseignement moral et civique », du cours préparatoire aux classes terminales des lycées, par la volonté de Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale du premier gouvernement issu de l’élection de François Hollande en 2012.
Revenir à l’inspiration première du projet républicain, puiser notamment à la source de la pensée de Ferdinand Buisson, redonner souffle et vie à cet enseignement, telle était d’ailleurs l’intention explicite de Vincent Peillon. Mais si le ministre voulait ainsi lui redonner souffle et vie, c’est que sa légitimité avait perdu de son évidence auprès des familles comme des enseignants.
De ce point de vue, l’EMC, qui a été inscrit dans les programmes à partir de la rentrée 2015, représente une nouveauté dans le paysage scolaire de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle. Nouveau, il l’est d’abord par son intitulé : la référence dans les programmes à la « morale » avait été abandonnée depuis les années 1960 (en 1961 au collège, en 1965 dans les lycées et en 1969 à l’école primaire, son lieu d’élection pourtant, d’où elle avait disparu avec l’éducation civique elle-même).
Si l’éducation civique est revenue assez vite dans les programmes, en 1985, la morale n’a pas bénéficié de ce retour avant 2008 pour l’école primaire (programmes Darcos) et, surtout, avant que Peillon ne la promeuve à nouveau en 2012. La première nouveauté de l’EMC est donc celle-ci : l’éducation civique n’est pas que civique. La morale elle-même, nommément désignée comme telle, devient, ou redevient, un objet d’enseignement ; elle s’intègre de façon constitutive à un enseignement qui doit donc pleinement assumer sa dimension normative.
À lire aussi : La laïcité, un principe au fondement de l’école de la République
Cela signifie par exemple qu’une leçon d’EMC sur les droits de l’homme ne peut se réduire à transmettre un certain nombre de connaissances (historiques, juridiques, philosophiques…) sur ces droits. Elle doit essayer d’en faire comprendre la valeur et de susciter chez les élèves une adhésion. C’est aussi bien entendu le cas d’une leçon sur la liberté d’expression, et l’on comprend dès lors que des enseignants peuvent, dans leurs cours d’EMC, s’exposer (et parfois s’autocensurer), lorsqu’ils sont amenés à les assurer devant des élèves qui s’identifient, pour des motifs religieux ou idéologiques, à des valeurs opposées.
L’EMC face au pluralisme des valeurs ?
Cela renvoie au problème majeur auquel se heurte l’EMC aujourd’hui : comment rendre compatible la transmission de valeurs communes avec le pluralisme moral, religieux et philosophique qu’une société démocratique reconnaît comme légitime ? L’univers moral contemporain est devenu pluriel, et donc problématique. Comme l’écrit le philosophe Paul Ricœur « nous ne vivons pas dans un consensus global de valeurs qui seraient comme des étoiles fixes ». De ce point de vue, la différence est considérable entre l’enseignement moral et civique (EMC) actuel et l’instruction morale et civique de l’école républicaine des origines.
Dans sa fameuse « lettre aux instituteurs » de 1883, Jules Ferry pouvait parier sur la possibilité d’enseigner une morale commune indépendante des religions (mais non contraires à elles), parce que l’homogénéité morale et culturelle alors existante rendait ce pari raisonnable. C’est cette homogénéité qui semble aujourd’hui faire défaut et qui place l’enseignement moral et civique dans une situation délicate, quand sa légitimité n’est plus nécessairement reconnue par l’ensemble des élèves et des familles.
Comment, dans ces conditions, asseoir davantage cette légitimité ? Deux conditions semblent minimalement requises. La première condition est d’éviter que l’EMC soit le lieu d’une transmission trop dogmatique. Éviter, autrement dit, la reconstitution des « catéchismes républicains » qui fleurissaient dans la deuxième moitié du XIXe siècle. L’EMC est né de la volonté de Vincent Peillon de promouvoir ce qu’il a d’abord appelé la « morale laïque », qui ne prétendait à rien moins, disait-il, qu’à enseigner « le bien et le mal, le juste et l’injuste ».
Tel qu’il était ainsi formulé, ce projet n’était guère de nature à prendre en compte la pluralité des valeurs. Remplacer la référence à la « morale laïque » par « enseignement moral et civique », c’est-à-dire par un intitulé moins lourdement chargé de moralisme, ne pouvait que davantage favoriser cette prise en compte.
L’EMC n’a une chance d’être éducatif que s’il permet de définir en classe un espace de discussion au sein duquel les élèves sont amenés à pouvoir justifier de façon raisonnée et argumentée leurs préférences morales et civiques et s’il leur permet ainsi, pour parler encore comme Paul Ricœur, de pouvoir s’orienter dans un univers problématique.
D’où l’importance, pour l’enseignement moral et civique, de passer par la médiation de savoirs (historiques, littéraires, scientifiques…) : un « enseignement » moral et civique est autre chose qu’une simple « éducation » morale et civique. D’où également l’importance, pour un tel enseignement d’avoir pour ressort pédagogique des dispositifs rendant effectif et profitable cet espace de discussion (institution de conseils, débats réglés, discussion à visée philosophique, jeux de rôles…). Cela suppose bien entendu une formation spécifique des enseignants, et peut-être est-ce là une des faiblesses dont souffre encore aujourd’hui l’EMC.
La deuxième condition à laquelle l’EMC doit s’astreindre, c’est de se penser comme un enseignement pour tous. On ne doit pas le comprendre comme une sorte d’enseignement « de combat », spécialement dirigé contre des idéologies intégristes. Ce n’est pas un enseignement spécialement destiné aux zones urbaines ghettoïsées ni à ce qu’un succès de librairie, en 2012, a appelé « les territoires perdus de la République ».
La transmission des « valeurs de la République » sur laquelle le ministère de l’Éducation nationale a insisté après les attentats de 2015 n’a pas toujours réussi, compte tenu des circonstances mêmes qui ont motivé cette insistance, à éviter l’ambiguïté. Apprendre à réfléchir de façon raisonnée, critique et instruite sur les croyances et préjugés, qui sont si souvent propres à l’enfance, est une finalité éducative d’ordre général. C’est cette finalité d’ordre général qui justifie la présence de l’EMC dans les programmes nationaux.![]()
Pierre Kahn, Professeur des universités émérite, Université de Caen Normandie
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Grundgesetz!
Par
blatt-christophe
Le 13/09/2021
Demokratie braucht Freiheit. Freiheit braucht Regeln. Diese Regeln müssen Ausdruck von allgemeinen, universellen Werten sein. Und diese Werte sind das Fundament einer internationalen Zusammenarbeit. Das Grundgesetz der Bundesrepublik Deutschland definiert diese Werte.
Demokratie braucht Bürger. Demokratie braucht... Demokraten.
Le 11 Septembre a bouleversé nos mémoires.
Par
blatt-christophe
Le 11/09/2021
Der 11. September 2001 verändert die Welt. Eine neue Weltordnung ist dabei zu entstehen.
-- Was müssen wir lernen? -- Und wie können wir die Situation politisch gestalten?
Aber zuerst: Welche Folgen hat der 11. September für die jungen Menschen heute?
Comment le 11 Septembre a bouleversé nos mémoires
Deux décennies ont passé, mais les souvenirs du 11 septembre 2001 semblent toujours aussi vivaces dans les esprits de ceux qui ont assisté, de près ou de loin, à ces terribles attentats. Directeur de l’unité de recherche « Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine » à l’Université Caen Normandie, Francis Eustache nous explique pourquoi, et revient sur ce que les recherches des vingt dernières années nous ont appris sur les processus de mémorisation.
The Conversation : En quoi le 11 Septembre a-t-il marqué un tournant dans la recherche sur le traumatisme et la mémoire ?
Francis Eustache : L’impact du 11 Septembre a été majeur, dans nos sociétés, mais aussi dans le monde de la recherche. Après ces attentats, de nombreux travaux ont été menés pour comprendre non seulement la mémoire traumatique, mais aussi la façon dont la mémoire évolue au cours du temps.
Ces travaux ont contribué à modifier de notre perception de la mémoire, en particulier dans ses aspects malléables, dynamiques. Ils ont aussi permis de mieux comprendre les relations entre mémoire individuelle et mémoire collective. Après ces attentats, la notion de trouble de stress post-traumatique a également diffusé beaucoup plus largement dans le grand public.
On peut en effet distinguer plusieurs grandes étapes dans la compréhension de ce syndrome, décrit dès le milieu du XIXe siècle chez les victimes de grandes catastrophes ferroviaires : les deux guerres mondiales, la guerre du Vietnam, la prise de conscience au niveau sociétal de l’impact des violences faites aux femmes et aux enfants dans les années 1970… Mais jusqu’au 11 Septembre, ces informations circulaient surtout dans certains milieux spécialisés. Après cette date, le grand public a pris conscience que le psychotraumatisme entraînait différents symptômes et en particulier des troubles de la mémoire.
TC : Par leur ampleur, par la profusion des images, par le suivi quasi minute par minute du déroulé des événements, ces attentats ont marqué durablement les esprits, bien au-delà des personnes qui ont vécu un psychotraumatisme. Chacun a l’impression de se souvenir très précisément de ce qu’il faisait au moment de l’attaque. Comment cela s’explique-t-il ?
FE : Ce phénomène s’appelle « souvenir flash » (« flash bulb memory » en anglais) : cette expression désigne un souvenir détaillé et vivace qui fixe précisément les circonstances dans lesquelles nous sommes informés de la survenue d’un événement collectif inattendu, surprenant et empreint d’émotion. Une autre dimension importante intervenant dans la formation du souvenir flash est que nous percevons immédiatement que l’information reçue va avoir d’importantes conséquences, pour nous-mêmes et pour la société (quand bien même nous n’en appréhendons pas la portée exacte). En revanche, nous ne participons pas directement à l’événement qui survient ; nous sommes spectateurs à distance, sans possibilité d’action efficace.
Typiquement, après le 11 Septembre, les connaissances sur le souvenir flash ont fait l’objet d’un renouvellement majeur. Avant cette date, le débat était de savoir si le souvenir flash appartenait à une catégorie spéciale de souvenir, plus précis, moins susceptible de s’altérer dans le temps, qui aurait été produite par des mécanismes particuliers. Selon certains, il se serait agi d’un souvenir permanent et indélébile.
Or, les recherches post-11 Septembre (en particulier celles de l’équipe de William Hirst, à la New School de New York, avec qui nous avons aussi collaboré) ont montré que ce n’est pas le cas. En réalité, le souvenir flash est un souvenir comme les autres, qui lui aussi se modifie au fil du temps. Il est juste en quelque sorte « augmenté », plus vivace, par rapport à d’autres souvenirs autobiographiques.
TC : C’est-à-dire ?
FE : Quand on mémorise un souvenir, on encode également son contexte : on sait où l’on est, qui nous donne l’information, le moment où se passe la scène, ce que l’on est en train de faire. À mesure que le temps passe, le souvenir évolue, devient moins précis. Dans le cas du souvenir flash, étant donné qu’il s’agit d’un souvenir qui se forme dans un contexte émotionnel intense, ledit contexte est très fortement mémorisé, y compris en cas d’une activité aussi banale que d’éplucher des légumes dans sa cuisine.
On en vient donc naturellement et inconsciemment à se dire « si je me souviens tellement précisément qu’à ce moment je faisais quelque chose d’aussi trivial, le reste aussi doit être vrai ». On est tellement sûr de se souvenir du contexte qu’on est également certain du contenu du souvenir. Mais ce n’est pas vrai : comme les autres souvenirs, le souvenir flash a pu évoluer avec le temps. Ce qui peut mener à de faux souvenirs dont on ne veut pas démordre…
TC : Comment s’en est-on aperçu ?
FE : Pour déterminer si le souvenir flash avait une spécificité ou s’il s’agissait d’un souvenir autobiographique « normal », les scientifiques ont étudié quatre paramètres : sa précision (qui fait référence à la véracité des détails mémorisés), sa vivacité (qui correspond à la richesse de l’expérience phénoménologique associée au rappel du souvenir), la confiance en sa recollection (qui concerne le sentiment de certitude qu’ont les individus en leur remémoration), et sa stabilité dans le temps.
William Hirst et ses collaborateurs ont par exemple interrogé 3 246 Américains vivant dans sept villes des États-Unis sur leurs souvenirs des attentats du 11 septembre 2001. Leurs résultats indiquent que le taux d’oubli des détails associés au souvenir flash était important la première année (30 %) puis diminuait les deux années suivantes (entre 5 et 10 %) avant de devenir négligeable jusqu’à la dixième année. Cette évolution suit la même courbe que celle d’un souvenir classique.
Nous avons nous-mêmes analysé les mots utilisés par 206 personnes à qui nous avons demandé d’évoquer leurs souvenirs du 11 septembre 2001 une semaine, un an, deux ans et dix ans après les attentats. Nos travaux, publiés cette année, révèlent que dans les premiers temps, le registre émotionnel prédomine, ainsi que la précision temporelle. Les gens décrivent avec exactitude le déroulé des événements, les horaires. Puis au bout de quelque temps, assez rapidement, cette précision s’estompe, et les témoignages se focalisent sur les références spatiales. En outre, l’évolution du souvenir flash de l’attentat est très influencée par la façon dont l’événement est rapporté par les médias.
Tous ces résultats indiquent que le souvenir flash, comme les autres souvenirs, se transforme au fil du temps. C’est un souvenir puissant au plan émotionnel, mais ce n’est pas un souvenir indélébile. Cela peut parfois être difficile à entendre, mais c’est aujourd’hui clairement démontré.
TC : Cette conclusion concerne le souvenir flash, mais n’a rien à voir avec le souvenir traumatique, tel que celui qui peut survenir chez certaines victimes d’attentats…
FE : Effectivement, souvenir flash et souvenir traumatique sont deux représentations mnésiques très différentes. D’ailleurs, le « souvenir traumatique » n’est pas un souvenir à proprement parler.
Contrairement au souvenir flash, dans le cas d’une situation potentiellement traumatique, l’individu se trouve directement confronté avec l’événement. Il perçoit un risque immédiat pour son intégrité physique (ou pour l’intégrité physique de quelqu’un situé à proximité, avec qui il est en empathie), mais sans pouvoir agir avec efficacité. Dans ce cas, l’encodage du souvenir se fait très différemment, sans renforcement contextuel. Le souvenir traumatique présente un profil presque inverse du souvenir flash, de ce point de vue.
Cependant, il existe entre les deux une forme de continuum, en ce sens que l’on monte en intensité émotionnelle. Chez certaines personnes, dans ce « no man’s land » entre souvenir flash et souvenir traumatique se trouve un point de rupture émotionnelle au-delà duquel peut se produire un basculement.
TC : Cela signifie-t-il que l’on peut développer un trouble de stress post-traumatique, même si l’on ne s’est pas trouvé à proximité des tours jumelles le 11 septembre 2001 ? Simplement en étant exposé aux images de l’attentat, par exemple ?
FE : Oui, même si ce n’est bien sûr pas la règle. C’est aujourd’hui un fait bien documenté, et cela a malheureusement été confirmé lors des attentats qui sont survenus par la suite.
Quant à savoir quel est le rôle joué par les images à proprement parler, c’est une question complexe. Bien entendu, chez l’être humain le canal visuel est très prégnant, c’est un vecteur important pour la fabrication des mémoires en général. Quand on évoque un souvenir, ce sont souvent d’abord les images qui reviennent en mémoire. Néanmoins, un point est probablement plus important qu’une éventuelle hiérarchie des sensorialités : c’est le fait que ce qui est perçu soit décontextualisé, encore une fois. Cette absence de contexte mime la situation traumatique.
C’est un point intéressant que l’on a observé dans le cas des attentats du 13 novembre 2015 à Paris : les images qui ont tourné en boucle sur les chaînes d’information en continu, souvent hors de tout contexte (bandeaux défilants mentionnant des informations sans lien avec les images, son coupé dans les lieux publics privant les spectateurs de commentaires, etc.), ont contribué au développement de troubles de stress post-traumatique chez certaines personnes. Ces chaînes n’existaient pas au moment des attentats du 11 Septembre 2001, mais les images en boucles sur toutes les télévisions du monde ont pu avoir le même effet.
TC : À nouveau, on voit que le collectif influence la mémoire individuelle…
FE : C’est un point important : les études menées sur le 11 Septembre ont contribué à établir les liens entre la mémoire des individus et la mémoire collective. Celle-ci se construit de diverses façons, via la narration des médias, la création de mémoriaux, l’organisation de commémorations, l’éducation…
À partir de cette date tragique, on a également réalisé l’importance de la mémoire communicative. Notre mémoire ne se construit pas uniquement dans notre intimité subjective, mais aussi via nos échanges : quand nous enregistrons un souvenir, nous le faisons dans un cadre social, et il en est de même quand nous l’évoquons avec les autres, que nous en parlons. Dès 1926, le sociologue Maurice Halbwachs avait pressenti l’importance de ce qu’il nommait « les cadres sociaux de la mémoire ».
Le trouble de stress post-traumatique survient justement en raison de ce manque de cadre social. La personne qui en souffre mémorise des éléments disparates, très sensoriels et fortement émotionnels, de la scène vécue sans assemblage par le contexte qui permettrait de les unifier et de les faire évoluer dans le temps comme d’autres souvenirs.
Dans le trouble de stress post-traumatique, ces éléments disparates peuvent se transformer en images intrusives qui envahissent la conscience de la personne qui en est victime ; elle les vit comme de nouveaux événements surgissant dans son présent.
TC : Les relations sociales jouent aussi un rôle important dans la prise en charge des blessés psychiques…
FE : Tout à fait. Il y a bien entendu les cellules d’urgence médico-psychologiques, des dispositifs précoces faisant intervenir psychologues, psychiatres, soignants spécifiquement formés pour prendre en charge les blessés psychiques immédiatement après l’événement traumatisant. Mais par la suite, le soutien social est également primordial.
Les blessés psychiques sont très sensibles à l’entourage de leurs proches et de la société. Même ceux qui ne le montrent pas, et donnent l’impression de vouloir s’isoler. Dans cette situation, il est essentiel de maintenir le contact. Et surtout, il faut avoir conscience que les échelles de temps peuvent être très longues. Trop souvent, les proches aimeraient que les personnes traumatisées passent rapidement « à autre chose », qu’elles reprennent leurs activités. Mais c’est souvent difficile.
Nous avons évoqué le traumatisme du 11 Septembre et, plus largement, celui des attentats. Il s’agit, le plus souvent, d’un événement unique dans la vie de l’individu. Mais les situations sont très différentes d’une personne à l’autre. Je pense en particulier aux personnes endeuillées qui ont perdu un proche ou encore à celles qui conservent des séquelles physiques. Le traumatisme peut aussi entraîner d’autres complications, comme une dépression.
Toutefois, nous avons aujourd’hui une meilleure connaissance du traumatisme. Les recherches qui sont menées, y compris au plan thérapeutique, modifient notre regard et les pratiques. Aujourd’hui, des thérapies innovantes sont proposées, qui prennent en compte non seulement la personne souffrant de trouble de stress post-traumatique, mais également son environnement familial.![]()
Francis Eustache, Directeur de l'unité Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine, Inserm, Ecole Pratique des Hautes Etudes, Université de Caen Normandie, Inserm
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Warum sprechen wir verschiedene Sprachen?
Par
blatt-christophe
Le 25/08/2021
Warum sprechen wir verschiedene Sprachen? Und welche Folgen hat das für die Gesellschaften?
-- Sprachen haben eine Geschichte, sie sind Teil einer Familie und sie verändern sich in der Zeit.
Wir müssen oder dürfen oder können uns mit Übersetzungen verstehen. Wir müssen das Übersetzen ... lernen.
Oscar : « Pourquoi n’y a-t-il pas qu’une langue parlée sur Terre ? »
Cameron Morin, Université de Paris
Merci, Oscar, sache que c’est une question plus compliquée qu’on ne le croit et qui a interrogé l’humanité depuis bien des années !
À première vue, on a souvent envie de penser que la grande diversité de langues qui peuplent notre monde remonte aux origines de l’humanité elle-même.
Une des histoires les plus connues qui a tenté de répondre à cette question, c’est celle de la Tour de Babel, dans la Bible. Je te raconte : au commencement du monde, tous les humains parlaient la même langue. C’était une situation vue comme idéale, car ainsi tout le monde se comprenait : moins de risques de malentendus entre les communautés, une communication plus simple, universelle, et propice à la paix. Seulement, les humains utilisèrent cet outil à de mauvaises fins : ils voulurent construire une ville dont la tour principale serait si haute qu’elle toucherait le ciel, le domaine de Dieu. Ce dernier, voyant cette démesure, décida de disperser les bâtisseurs aux quatre coins de la Terre et de brouiller leur langue, afin que chaque groupe en parle une différente et qu’ils ne puissent plus se comprendre. Ainsi naquirent les langues.
Bien sûr, il s’agit d’une histoire, mais elle souligne un certain nombre de problèmes lorsqu’on pense à l’origine du langage et sa diversification sous forme de langues. Les disciplines qui étudient ces questions sont la linguistique (l’étude du langage) et l’anthropologie (l’étude de l’espèce humaine). Beaucoup de scientifiques étudient ces deux domaines depuis le XIXe siècle, mais il reste encore de nombreuses controverses (des débats compliqués) dans les théories. Elles étudient des périodes de l’histoire humaine si anciennes qu’on y trouve très peu d’indices sur les langues parlées à l’époque. Il faut dire que l’écriture n’avait pas encore été inventée, encore moins les cassettes audio !
Tout d’abord, est-ce que l’humanité a démarré avec une et une seule langue ? Ce problème concerne l’évolution du langage : les étapes biologiques qui nous ont permis de communiquer avec des systèmes d’expression de plus en plus créatifs et de plus en plus complexes, qu’on pourrait appeler provisoirement la « grammaire ». Tout comme pour l’origine de la vie, les scientifiques débattent depuis longtemps de la source du langage : a-t-elle émergé à un seul endroit sur Terre ou à plusieurs endroits en même temps ?
Si c’est la première réponse, alors oui, l’humanité a peut-être démarré avec une seule langue, mais sans doute une langue partagée par un tout petit groupe, et qui a très vite changé par la suite. Si c’est la deuxième réponse, alors le langage aurait émergé au sein de plusieurs groupes humains distincts, et donc il y aurait eu, dès le départ, plusieurs langues parlées sur Terre. Les deux positions semblent se défendre et il y a un vrai débat, à cause du manque de données et de preuves issues de notre Préhistoire… Mais dans les deux cas, il semble improbable que tous les humains, au sein d’une grande population allant de l’Europe à l’Asie, aient pu parler une seule et même langue partout, comme dans l’histoire de la Tour de Babel.
Pourquoi c’est improbable ? Parce que la langue a la caractéristique unique de changer en permanence, et très vite, lorsqu’elle est parlée par des groupes de plus en plus nombreux, et dans un espace géographique de plus en plus grand.
Lorsque nous parlons une langue, nous nous mettons d’accord sur les mots que nous utilisons et les règles grammaticales qui vont les organiser dans des phrases. Mais ces mots et ces règles ne sont jamais exactement les mêmes entre deux individus ni entre deux groupes. Cette variation a pour résultat de faire changer les langues, et d’en créer des nouvelles. Par exemple : prenons le village A, qui parle une langue. Le village B, qui est juste à côté, parle presque la même langue, avec peut-être quelques mots qui changent. Le village C, un peu plus loin, parle une langue similaire, mais avec certaines règles qui diffèrent… Et ainsi de suite, jusqu’au village Z, qui est si loin du village A qu’ils ne se sont jamais rencontrés, et qu’ils parlent une langue si différente qu’ils ne se comprendraient pas !
Notre exemple des villages souligne la variation des langues dans l’espace, mais une autre dimension importante, c’est le changement au cours du temps : par exemple, si tu compares ta manière de parler avec celle de tes parents, tu remarqueras sans doute que vous utilisez des mots un peu différents. En principe, ces différences devraient être encore plus remarquables entre ta manière de parler et celle de tes grands-parents. Tu peux faire le test !
Cette variabilité fondamentale du langage nous donne l’immense nombre de langues qui s’est développé au cours de l’Histoire : aujourd’hui, on les estime à environ 7000 dans le monde – un nombre qui malheureusement décline, à cause d’un phénomène contemporain d’extinction des langues. Chacune de ses langues s’inscrit dans une famille, avec des « frères et sœurs » contemporains (par exemple, le français, l’italien et l’espagnol) et un parent antérieur (le latin). Au XIXe siècle, les linguistes et anthropologues firent une découverte majeure sur les plus de 200 langues parlées en Europe. Une grande partie de celles-ci seraient issues d’une langue commune et très ancienne, répandue en Eurasie : l’indo-européen ! Au fur et à mesure des années, et avec les mouvements de populations qui se sont séparés dans des pays de plus en plus éloignés, l’indo-européen s’est subdivisé en plusieurs familles et sous-familles : parmi les plus connues, les langues slaves (russe, tchèque, croate), celtiques (gaélique, gallois, breton), germaniques (allemand, anglais, scandinave), romanes, et bien d’autres.
Voilà certaines raisons pour expliquer qu’il n’y ait pas qu’une langue parlée sur Terre. Mais est-ce que c’est une mauvaise chose, comme le sous-entend l’histoire de Babel ? Bien que les langues du monde soient très différentes les unes des autres, elles ont en commun de refléter les étonnantes compétences du langage chez les humains, et en cela, elles sont toutes égales. De plus, la diversité des langues est l’image d’une diversité des cultures du monde, d’une richesse de l’humanité répandue aux quatre coins de notre planète. Nous sommes à une époque où la mondialisation tend à réduire cette diversité, et à mettre de nombreuses langues en voie d’extinction, un peu comme les espèces vivantes, animales et végétales, de la nature. Il est urgent de préserver cette diversité, et de peut-être rejeter l’idéal biblique d’une langue « unique et universelle ». Après tout, nous sommes aussi très forts en traduction !
Si toi aussi tu as une question, demande à tes parents d’envoyer un mail à : tcjunior@theconversation.fr. Nous trouverons un·e scientifique pour te répondre.![]()
Cameron Morin, Doctorant en linguistique, Université de Paris
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Die CC-Lizenzen im Überblick
Par
blatt-christophe
Le 19/08/2021
Die CC-Lizenzen im Überblick – Welche Lizenz für welche Zwecke?
Zur passenden Lizenz mit vier einfachen Fragen und einer Infografik
Wissenschaft. Wie kann man Objetivität in der Forschung definieren?
Par
blatt-christophe
Le 08/03/2021
Wissenschaft braucht Diskussion und gegensätzliche Meinung.
Dabei stellt sich immer und immer die Frage: Was ist die wissenschaftliche Methode?
Wie kann man Wissen und Realität erarbeiten?
Was ist Ideologie? Was Meinung? Was Propaganda?
Hier ist ein Beitrag zu dieser Diskussion.
« Maximiser l’objectivité et minimiser la neutralité » : du militantisme en sciences sociales
Irène Pereira, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Peut-on mener des recherches militantes dans les universités ? C’est l’une des questions que nous invite à regarder de plus près la polémique lancée par la ministre de l’Enseignement supérieur, demandant à l’Assemblée nationale le 16 février que soit lancé « un bilan de l’ensemble des recherches » qui se déroulent à l’université, afin de distinguer « ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme et de l’opinion ».
Pour répondre à cette question du point de vue de l’épistémologie des sciences sociales, il faut effectuer des distinctions conceptuelles.
Pour cela, nous appuierons sur une distinction proposée par le sociologue Boaventura de Sousa Santos (Université de Coimbra) entre neutralité et objectivité. Nous commenterons en particulier cette affirmation : « L’attitude du scientifique social critique consiste à maximiser l’objectivité et à minimiser la neutralité ».
Point de vue sur la connaissance
De Sousa Santos est connu pour son engagement militant dans les mouvements sociaux. Il est également un sociologue du droit de renommée internationale ayant enseigné aux États-Unis, en Angleterre et au Portugal.
La critique de la neutralité implique de s’opposer à une « vulgate positiviste » faussement attribuée à Max Weber. Il existe au contraire toute une tradition qui récuse la capacité du scientifique à pouvoir être neutre. En effet, une telle prétention relèverait d’une illusion sur soi qui laisserait supposer qu’il est possible au scientifique de s’abstraire par exemple de sa position sociale.
Cette critique de la neutralité se trouve présente depuis les épistémologies marxistes jusqu’aux épistémologies féministes du « point de vue ». Toute position sociale (de classe, de sexe…) implique un point de vue situé sur l’objet de la connaissance. Sur ce plan, une telle conception suppose impossible ce que l’on appelle en philosophie le « point de vue de Dieu » ou « point de vue de nulle part ».
Cela signifie donc pour Boaventura de Sousa Santos que plus un scientifique se pense neutre, comme c’est le cas dans la « vulgate positiviste », plus il risque au contraire d’être inconscient de son manque de neutralité. Plus, au contraire, on est conscient de son absence de neutralité, plus il devient possible d’être vigilant aux biais sociaux et cognitifs qui peuvent orienter le jugement.
Néanmoins, on aurait tort de penser que l’absence de neutralité conduit pour De Sousa Santos au relativisme épistémologique. Certes, il admet que les chercheurs et les chercheuses sont toujours socialement positionnés par rapport à leurs objets de recherche, et que ce positionnement peut impliquer également des intérêts de recherche émancipateurs.
C’est d’ailleurs ce qui caractérise « l’attitude du scientifique social critique » : il s’agit d’un ou d’une spécialiste en sciences sociales qui donne à sa recherche un objectif de transformation sociale émancipatrice. Une telle tradition est présente depuis au moins Marx et s’est poursuivie par exemple au sein de l’École de Francfort.
Néanmoins, le fait que les chercheurs et chercheuses en sciences sociales critiques ne soient pas neutres ne signifie pas qu’ils ne tendent pas vers l’objectivité. Par objectivité, il faut entendre un ensemble de critères et d’épreuves épistémiques, qui sont reconnues dans le champ académique du domaine scientifique concerné. Ainsi écrit-il :
« L’objectivité résulte de l’application rigoureuse et honnête des méthodes d’investigation qui nous permettent de faire des analyses qui ne réduisent pas à la reproduction anticipée des préférences idéologiques de qui les mène. L’objectivité résulte également de l’application systématique de méthodes qui permettent d’identifier des présupposés, des prénotions, les valeurs et les intérêts qui sous-tendent la recherche scientifique, qui en est soi-disant dépourvue. »
Comme on le voit, l’objectivité suppose non pas de prétendre à la neutralité (qui est une illusion), mais au contraire d’expliciter la position d’où est produite le discours de manière à en objectiver les possibles biais. Dans une certaine mesure, plus on se croit neutre, moins l’on risque d’être objectif.
Visée émancipatrice
Peut-on éradiquer de l’université les recherches militantes ? Il est nécessaire ici de distinguer les discours militants et les recherches à intérêt de connaissance émancipateur.
On ne va pas exiger des personnes qui dans l’espace public tiennent des discours militants de produire des critères qui sont ceux des scientifiques. Par exemple, on n’exige pas d’une production militante qu’elle s’accompagne de références avec des notes de bas de page provenant de publications académiques.
En revanche, dans l’espace universitaire, l’objectivité au sens où la définit Boaventura de Sousa Santos implique de se plier aux critères qui sont ceux de l’espace académique.
En revanche, cela n’empêche pas comme on l’a vu la production de recherches qui relèvent des sciences sociales critiques à visée émancipatrice. C’est dans l’œuvre du philosophe Jurgen Habermas, Connaissance et Intérêt, que l’on trouve la distinction entre trois types d’intérêt de connaissance dont l’une des modalités est l’approche critique orientée vers l’émancipation.
Ainsi, en philosophie et sciences sociales, si nous devions éradiquer les recherches qui ont une visée militante ou de réformes sociales, il nous faudrait mettre fin à l’enseignement de bon nombre de traditions académiques pourtant historiquement bien implantées.
Livrons-nous à une expérience de pensée. Si c’était le cas, il faudrait supprimer les courants marxistes. On pourrait alors imaginer dans les années 1960-70 interdire à Henri Lefebvre de professer. Il faudrait également interdire l’enseignement de la Théorie critique de l’École de Francfort. Faudrait-il alors imaginer que Herbert Marcuse, qui prônait la révolution et était une référence de la contre-culture américaine, serait interdit d’enseigner ?
Questions de légitimité
Penchons-nous sur un des courants de recherche internationaux les plus souvent mis en accusation à savoir l’intersectionnalité.
La notion d’intersectionnalité désigne une catégorie juridique introduite à la fin des années 1980 par la juriste africaine américaine Kimberlé Crenshaw. Sur son site Internet, le Conseil de l’Europe reprend la définition suivante :
« La discrimination intersectionnelle : lorsqu’une personne est victime de discrimination pour deux ou plusieurs motifs, qui agissent simultanément et interagissent d’une manière inséparable, produisant des formes distinctes et spécifiques de discrimination. »
Par exemple, cela voudrait-il dire qu’en sociologie, une femme handicapée, militante d’une association de lutte contre les discriminations des personnes handicapées, qui mènerait une étude sur « les risques de violences contre les femmes handicapées » et qui à la suite de son étude préconiserait des campagnes publiques mieux ciblées contre les violences subies par les femmes handicapées, serait illégitime dans ses recherches et ses objectifs ?
Comme on le voit, vouloir éradiquer en sciences sociales des recherches à visées militantes pose un certain nombre de difficultés. Et cela ne signifie pas que ces recherches ne peuvent pas avoir une légitimité dans la mesure où elles respectent des critères épistémiques d’objectivité scientifique.![]()
Irène Pereira, Professeur de philosophie, chercheuse en philosophie et sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Oskar Maria Graf: Ein Schriftsteller gegen die Gewaltherrschaft.
Par
blatt-christophe
Le 22/02/2021
Wir sollten diesen Menschen nicht vergessen.
Die Arbeit am Aufbau einer gerechten, sozialen, demokratischen Weltordnung dauert an.
