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Par Le 30/07/2020

Europe !

Par Le 30/07/2020

L’Union politique européenne vaut-elle vraiment 750 milliards d’euros ?

Nathalie Janson, Neoma Business School

Après un sommet marathon, les pays de l’Union européenne ont réussi à s’entendre in extremis mercredi 22 juillet au petit matin sur le plan de relance de €750 milliards comprenant 390 milliards de subventions et €360 milliards de prêts.

Durant le week-end, les négociations ont frôlé la rupture mais aujourd’hui chacun y trouve un satisfecit. Les frugaux – Autriche, Pays-Bas, Suède et Danemark – ont diminué le montant des subventions initialement fixé à 500 milliards et auront un droit de regard sur l’utilisation des fonds mais pas le droit de veto lors de l’adoption des plans de relance de relance nationaux. 70 % des subventions seront allouées sur 2021 et 2022 avec des dépenses qui pourront être engagées dès 2020.

La dette fédératrice de l’Europe

Finalement, comme pour les États-Unis en 1781, c’est la dette qui va pousser l’Union européenne vers davantage de fédéralisme à travers l’adoption d’un budget Européen contra-cyclique financé par des ressources propres. Les débats qui ont eu lieu jadis sont d’une étonnante actualité. Comme l’écrit Alix Meyer dans « Les paradoxes de la dette américaine » :

« les États-Unis naissent endettés… Adoptée en 1781, la première Constitution de la République américaine, les Articles de la Confédération, donne naissance à un État central très faible. Pour financer ses opérations et rembourser ses dettes, il doit notamment s’appuyer sur des contributions volontaires de la part d’États membres dont les finances sont elles-mêmes très affaiblies ».

La question de la fédéralisation des dettes des États devient centrale dans la construction des États-Unis.

Petite leçon d’histoire américaine

À partir de 1781, les fédéralistes et les anti-fédéralistes américains s’affrontaient avec des arguments qui font écho aujourd’hui aux questions de souveraineté et de centralisation des pouvoirs. Les anti-fédéralistes étaient alors incarnés par Thomas Jefferson, à l’époque secrétaire d’État de Georges Washington, et d’obédience démocrate tandis que les fédéralistes étaient conduits par Alexander Hamilton, de tendance plutôt républicaine. Des positionnements à l’inverse des étiquettes politiques européennes d’aujourd’hui.

Les anti-fédéralistes craignaient pour la souveraineté des États. Comme le rapporte Alix Meyer, ils voyaient dans la fédéralisaton des États :

« une machination funeste qui fait passer les intérêts des élites financières devant ceux du peuple. En effet, la dette doit être remboursée par les impôts qui sont payés par les citoyens tandis que les intérêts de cette dette viendront enrichir les spéculateurs qui prêtent leurs capitaux à l’État.

Thomas Jefferson déclarant : “la dette publique est le plus grand danger qui menace” (public debt is the greatest of the dangers to be feared) ».

Portrait de Thomas Jefferson,
Thomas Jefferson, qui sera le troisième président des États-Unis, considérer la fédéralisation des États comme « une machination funeste ». Ici vers 1800. Rembrandt Peale/Wikimedia

Il proposera d’ailleurs un amendement constitutionnel pour imposer l’équilibre budgétaire fédéral afin de réduire le pouvoir de l’État fédéral. Jefferson n’est pas opposé à la dette des États, il est opposé à la centralisation du pouvoir.

Il estime que l’État fédéral s’éloigne des intérêts du peuple et favorise l’émergence d’une oligarchie. Au contraire, Alexander Hamilton alors secrétaire au Trésor de George Washington, voit dans la fédéralisation des dettes des états un moyen d’asseoir la réputation de l’État américain et de lui permettre de se financer à moindre coût.

Il voit aussi dans la dette publique un moyen d’augmenter la masse monétaire et favoriser le commerce grâce à la création de la première Banque nationale, « First Bank of the United States » sur le modèle de la banque d’Angleterre.

Par ailleurs, la fédéralisation de dette publique est également un moyen de mieux contrôler les États à qui la Constitution avait enlevé le pouvoir d’émission de titre de crédit. Par la suite, les successeurs des fédéralistes défendront la dette publique au nom de l’investissement dans les infrastructures.

Emmanuel Macron, le Alexander Hamilton de l’UE ?

Comparaison n’est pas raison mais on ne peut s’empêcher de remarquer la similitude des débats et préoccupations qui ont animé la transformation des États-Unis en un véritable État fédéral et l’ambition européenne vers une Europe construite sur le même modèle.

Portrait de Alexander Hamilton
Macron-Hamilton ? Portrait d’Alexander Hamilton, farouche défenseur du fédéralisme et de la centralisation du pouvoir, par John Trumbull. Wikimedia

L’accord sur le plan de relance Européen est-il donc une étape nécessaire vers une Europe fédérale ? Il serait prématuré d’y voir une avancée significative sur cette voie.

En premier lieu, si les négociations ont laborieusement abouti à un accord mardi dernier, la route est encore longue avant qu’il soit définitivement entériné. Il doit être voté par le parlement Européen et les concessions faites pour y aboutir sont loin de faire l’unanimité.

La question des rabais

Parmi les concessions importantes figurent les rabais, remises faites aux pays contributeurs nets au budget Européen.

Avec le Brexit beaucoup pensaient que les rabais allaient enfin disparaître. Instaurés par Margaret Thatcher hostile à une Europe fédérale à travers sa phrase historique : « we want our money back », les rabais reflètent pour certains pays comme la France une approche de l’Union européenne utilitariste et non coopérative qui n’est pas à la hauteur des ambitions.

Margaret Thatcher, 1979.

Néanmoins comme à l’époque de la bataille entre fédéralistes et anti-fédéralistes, la question de la centralisation des pouvoirs est clef.

La France est naturellement encline à pousser vers une centralisation accrue des pouvoirs en particulier si elle y joue un rôle important. Les pays dits frugaux veulent s’assurer que les fonds empruntés par la Commission européenne seront utilisés à bon escient.

De l’attrait des subventions plus que des prêts

Dans cette bataille on retrouve une thématique récurrente dans les débats sur les finances publiques, celui du consentement à l’impôt.

Il n’est pas question pour les pays frugaux de se retrouver solidaires de dépenses publiques qu’ils ne cautionnent pas. Cette question animait déjà les premiers échanges de l’Eurogroupe en avril sur les mesures spéciales à prendre face au Covid-19.

L’accès au Mécanisme Européen de Stabilité (MES) qui permet aux pays de la zone euro en difficultés financières d’accéder à des lignes de crédit, était déjà conditionné à l’utilisation exclusive des fonds empruntés pour des dépenses liées au Covid.

Il est intéressant de noter qu’à ce jour, aucun pays n’a utilisé cette option pour la simple et bonne raison que les pays les plus durement touchés n’ont aucun mal à financer leur dette résultat de la politique monétaire ultra-accommodante de la BCE.

Pour les mêmes raisons, il est fort à parier que les pays de l’Union n’auront pas recours à l’enveloppe de 390 milliards de prêt du plan de relance. En effet, depuis les premières discussions sur les différentes modalités du plan de relance au sein de l’Eurogroupe, les « spreads » – l’écart de taux entre le pays le plus solide (l’Allemagne) et les autres pays de la zone euro – sur la dette souveraine des pays de la zone euro – se sont resserrés.

Du financement du plan de relance

Tout comme à l’époque de Jefferson et Hamilton la question de l’équilibre budgétaire était un point d’achoppement, Jefferson voyant dans l’équilibre budgétaire une manière de contenir le pouvoir central de l’État fédéral, la question du remboursement étant un point d’orgue des discussions au sein de l’Eurogroupe.

Les frugaux préféraient les prêts aux subventions, un moyen de contenir les dérives possibles. C’est pourquoi ils ont bataillé fort pour revoir à la baisse le volet subvention passant de 500 milliards à 390 milliards.

Reste à savoir désormais comment les financer en développant les ressources propres de l’Union européenne sachant qu’en pleine pandémie une augmentation des taxes n’est jamais bienvenue.

Qu’à ne cela tienne ! il suffit de mentionner la taxation d’activités perçues comme nuisibles pour mieux les faire accepter comme les services numériques (taxe Gafa) ou la taxe sur les transactions financières (souvent appelée taxe Tobin), serpent de mer qu’on ressort régulièrement depuis la crise de 2008, sans oublier de faire appel à la conscience écologique avec la taxe carbone et le renforcement du système d’échange de quotas d’émissions polluantes.

L’avenir nous dira si ce sommet Européen historique de part sa durée deviendra également historique parce qu’il aura marqué les balbutiements des États-Unis d’Europe à l’image de leurs cousins d’Amérique.The Conversation

Nathalie Janson, Économiste & enseignante-chercheure, Neoma Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

John LEWIS.

Par Le 18/07/2020

 

 

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Ce que la mort de George Floyd et ses conséquences disent de l’Amérique

Jérôme Viala-Gaudefroy, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

La vidéo de la mort de George Floyd à Minneapolis a choqué le monde entier.

Aux États-Unis, elle a suscité une profonde indignation et des manifestations de protestation véhémentes.

Pourtant, loin de générer l’unité nationale, cet événement met surtout en exergue les profondes divisions raciales qui continuent de fracturer le pays. Poids du passé esclavagiste et ségrégationniste, impunité policière, discours agressifs du président Trump et de ses soutiens, politisation maximale de chaque événement violent… La combinaison de tous ces aspects crée un cocktail détonant dont l’Amérique constate aujourd’hui les effets.

Un racisme endémique

D’aucuns pourraient être surpris : les lois ségrégationnistes Jim Crow n’existent plus, et un Noir a exercé les plus hautes fonctions de 2008 à 2016. Pourtant, le racisme demeure endémique et systémique aux États-Unis.

Derek Chauvin, le policier qui a tué George Floyd, avait fait l’objet de 17 plaintes pour faute professionnelle : aucune n’avait donné lieu à la moindre sanction disciplinaire. Une vidéo prise sous un autre angle de l’arrestation de M. Floyd montre également la complicité active des autres officiers de police présents sur place. Malgré l’émoi suscité par ces vidéos, il aura fallu cinq jours de manifestations pour que Chauvin soit finalement inculpé, et lui seulement, à date.

Le département de police de Minneapolis est également visé depuis longtemps par de nombreuses plaintes pour usage excessif de la force, en particulier de la part de résidents noirs, sans conséquence jusqu’ici. Un problème récurrent dans le pays, comme le montrent certaines statistiques. Pourtant, de nombreux hommes politiques, majoritairement blancs, continuent de nier l’existence d’un racisme systémique au sein des forces de police du pays. Par exemple, Robert O’Brien, le conseiller à la Sécurité nationale de Donald Trump, parlait dimanche de « quelques cas isolés ».

La mort de Floyd rappelle tragiquement que ces « incidents isolés » s’inscrivent en réalité dans une longue série d’hommes et de femmes noirs non armés tués par des policiers blancs dans tout le pays). À tel point que chaque famille afro-américaine a, depuis longtemps, intégré le fait qu’elle doit avoir une conversation avec ses enfants (« the talk »), pour les préparer aux interactions avec la police – une conversation rendue plus nécessaire encore depuis la mort de George Floyd.

Le paradoxe du Minnesota

Une arrestation qui tourne mal peut arriver n’importe où. Le Minnesota n’est pas un État conservateur du Sud profond. Il se trouve dans le Midwest et est connu pour sa tradition sociale-démocrate et progressiste, particulièrement dans l’agglomération prospère des villes jumelles (« Twin Cities ») de Saint-Paul et Minneapolis, devenues des modèles de réussite économique. Certains parlent même du « miracle de Minneapolis ». Le Minnesota cultive une image de courtoisie (le fameux « Minnesota nice ») et a été classé deuxième dans une liste des États où il fait le mieux vivre aux États-Unis en 2019.

Mais derrière la courtoisie affichée, se cache une tout autre réalité : l’agglomération des Twin Cities est aussi classée quatrième pire endroit pour les Noirs américains, dont les revenus y sont plus faibles que dans les années 1970, alors que la situation économique des blancs s’y est améliorée depuis la crise de 2008. De plus, Minneapolis affiche le plus faible taux d’accession à la propriété des Afro-Américains de tout le pays. Ce faible taux de propriétaires noirs est, en partie, le fruit d’une discrimination officielle au logement (au travers de « conventions raciales » surnommées les Jim Crow du Nord) qui a perduré jusqu’en 1953, l’accession à la propriété étant un facteur important d’accumulation de richesse au fil des générations. L’arrivée de nombreux réfugiés somaliens dans les années 1980 et 1990 n’a fait qu’accentuer cette situation, faisant même naître un sentiment anti-immigrés chez certains blancs.

Les plus progressistes, qui se montrent ouverts à la culture afro-américaine, ne sont pourtant guère conscients de cette réalité. Cela fait partie de ce que certains experts ont appelé le paradoxe du Minnesota, parfaitement illustré par la phrase de l’ancien basketteur professionnel Jalen Rose : « J’aimerais que les gens aiment les Noirs autant qu’ils aiment la culture noire.

Un gouvernement qui encourage les violences policières

À cette situation locale tendue s’ajoute, depuis trois ans, un gouvernement fédéral qui donne carte blanche aux forces de l’ordre, en assumant par exemple une inaction avérée dans les poursuites ou enquêtes en matière de droits civils liées aux accusations de mauvaise conduite de la police (lire les enquêtes de Vox et du New York Times).

Et puis, il y a la rhétorique de Donald Trump. Le président a ouvertement encouragé la violence policière, y compris dans un discours devant une organisation de forces de l’ordre, où il conseille aux policiers de ne pas protéger la tête des suspects quand ils les font rentrer dans leur voiture. Il a également gracié un shérif, Joe Arpaio, reconnu coupable de nombreuses fautes professionnelles, y compris des négligences criminelles et des violations des droits de suspects se trouvant en garde à vue.

Enfin, la semaine dernière, tout en défendant la mémoire de George Floyd, il annonce, dans un tweet, qu’il veut envoyer les militaires dans le Minnesota, suggérant de « tirer » pour stopper les émeutes.

 

« Cette RACAILLE déshonore la mémoire de George Floyd, et je ne laisserai pas faire cela. [Je] viens juste de parler au gouverneur Tim Walz et lui ai dit que l’armée est à ses côtés tout du long. Au moindre problème, quand les pillages démarrent, les tirs commencent. Merci ! »

Cette apologie de la violence, où Trump insinue que le vol devrait être puni de mort, sera d’ailleurs délibérément masquée par Twitter.

Or, comme cela a été abondamment commenté, le président reprend ici une expression historique à connotation raciste qui a contribué aux violences en 1968. Il a d’ailleurs tenté bien maladroitement de faire marche arrière, toujours sur Twitter, quelques heures plus tard. De même, son allusion dans un autre tweet aux « chiens méchants » qui seraient lâchés sur les manifestants si ceux-ci franchissaient les barrières érigées devant la Maison Blanche évoque bien évidemment les tactiques utilisées contre les manifestants pour les droits civiques dans les années 1960.

Un président raciste ?

Les accusations de racisme à l’encontre de Donald Trump ne datent pas d’hier, y compris sur le plan légal. L’une des affaires qui permet le mieux de comprendre ce qu’il y a derrière sa rhétorique actuelle est sa prise de position contre cinq jeunes hommes noirs accusés d’avoir battu et violé une femme blanche qui faisait son jogging dans Central Park en 1989. Trump avait alors dépensé environ 85 000 dollars pour placer une annonce pleine page dans quatre journaux demandant l’exécution des accusés :

« Je veux haïr ces meurtriers et je le ferai toujours. On devrait les forcer à souffrir. […] Je ne cherche pas à les psychanalyser ou à les comprendre, je cherche à les punir… Je ne veux plus comprendre leur colère. Je veux qu’ils comprennent notre colère. Je veux qu’ils aient peur. »

Or en 2002, les « Cinq de Central Park » ont été disculpés par des preuves ADN et par les aveux du véritable auteur. Pourtant, non seulement Trump n’a pas reconnu l’erreur judiciaire, mais il a continué à suggérer qu’ils devraient bien être coupables de quelque chose en 2013, en 2014 et même, depuis qu’il est président, en 2019.

Un récit inversé

L’une des tactiques des plus répandues du discours raciste consiste à renverser le récit et blâmer la victime qui ose se rebeller. Ainsi, en 2017, Donald Trump accuse la star du football Colin Kaepernick d’« anti-patriotisme » pour s’être agenouillé pendant l’hymne national d’avant-match pour protester contre les violences policières envers les Noirs. Il appelle les propriétaires de la NFL, dans un langage d’une violence incroyable, à « faire sortir ce fils de pute du terrain immédiatement. Dehors. Il est viré. Il est viré ».

De même, en 2015, Sean Hannity, célèbre animateur sur Fox News et proche de Donald Trump accuse le mouvement « Black Lives Matter » d’être « raciste » et équivalent au Ku Klux Klan.

Et cette semaine, Tucker Carlson, lui aussi animateur sur Fox News et soutien affirmé de Donald Trump, a émis des doutes sur les causes de la mort de George Floyd. Il a également montré des pancartes dans les vitrines de certains magasins à Saint-Paul qui disaient « entreprise appartenant à des Noirs », présentant ces inscriptions comme des preuves du racisme des manifestants (puisque les propriétaires noirs estimaient que leurs locaux ne seraient pas pris pour cibles dès lors que la foule serait informée qu’ils n’appartiennent pas à des blancs).

Il s’en est ensuite pris à un universitaire noir de Princeton (remarquant au passage qu’il avait un « travail avec un salaire si élevé et si peu d’exigences réelles » qu’il pouvait « s’habiller comme un Lord britannique »), qu’il a accusé de justifier la violence puisqu’il avait rappelé le contexte dans laquelle celle-ci s’inscrivait.

Pourtant, on peut à la fois condamner la violence et comprendre, comme le disait Martin Luther King lors des émeutes de la fin des années 1960, que « les étés d’émeutes de notre nation sont causés par les hivers de retard de notre nation. »

Particulièrement depuis la présidence Obama, le renversement du récit consiste, pour une certaine droite américaine, à se présenter comme la première victime d’un système médiatico-judiciaire injuste, en reprenant parfois le langage des minorités noires. Pour Laura Ingraham, également sur Fox News, c’est d’ailleurs parce que Donald Trump a été lui-même victime d’injustices qu’il comprend la situation des Afro-Américains :

« Et à nos concitoyens afro-américains, je dis ceci : étant donné sa propre expérience avec un FBI hors de contrôle, d’une enquête injuste, compte tenu de tout le travail de réforme de la justice pénale, le président Trump sait à quel point l’application de la loi peut être empoisonnée et hors de contrôle. »

La politisation de la violence

Pour une grande partie de la droite américaine, les violences sont simplement la faute de « démocrates progressistes » qui, selon l’avocat de Trump et ancien maire de New York Rudolph Guiliani sont des « idiots qui laissent les criminels sortir de prison, qui fixent des cautions pour les meurtriers [et sont] incapables d’assurer la sécurité ». Il faut dire que les maires des grandes villes sont généralement démocrates et parfois même issus des minorités. Pour les démocrates, en revanche, les violences sont dues à des éléments extérieurs comme des gangs de suprémacistes blancs, qui profitent de l’anarchie pour créer davantage de chaos (voir MSNBC News, DB, Vice). Quant à Donald Trump, il les attribue aux « antifas », militants d’extrême gauche, qu’il désigne comme terroristes, ou bien entendu les médias qui, selon lui, fomentent la haine et l’anarchie.

Bref, en cette année électorale, tout le monde voit donc derrière les manifestations ce qui l’arrange, sans apporter de preuve, afin de faire d’une situation complexe un récit simple et binaire à son avantage. Il est, à ce stade, difficile de prévoir qui va bénéficier électoralement de cette situation. Une analyse de l’impact des protestations violentes de 1968 montre que celles-ci ont sans doute provoqué un déplacement du vote des blancs vers les républicains et ont fait basculer l’élection. Toutefois, c’est un républicain qui est à la tête de l’État, pas un démocrate ; et c’est généralement le président qui est tenu responsable des grandes crises nationales. Reste à voir si le récit victimaire et accusatoire de Donald Trump et de ses alliés, concernant les tensions raciales, les émeutes ou le coronavirus convaincra l’ensemble de l’électorat blanc qui l’a soutenu en 2016…The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy, Assistant lecturer, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

COVID 19: Die Folgen im Raum.

Par Le 16/07/2020

Géographie de la mortalité due au Covid-19 en France et en Allemagne

Michel Deshaies, Université de Lorraine

Dans un article précédent, la géographie de la pandémie de Covid-19 en France et en Allemagne a été décrite. La cartographie fait apparaître à l’intérieur des deux pays de grands contrastes en matière de densité de cas, révélateurs des structures géographiques propres à chaque État.

La pandémie a ainsi fortement frappé les régions de l’est de la France et l’Île-de-France, alors que les régions de la façade atlantique et du sud-ouest ont été peu touchées. En Allemagne, la pandémie, qui s’est propagée depuis l’Italie, s’est concentrée dans les deux Länder du sud (Bavière et Bade-Wurtemberg) et dans une moindre mesure dans certaines parties de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, tandis que le nord du pays et les nouveaux Länder ont été relativement épargnés.

Une mortalité beaucoup plus forte en France, révélatrice de la mauvaise gestion de la crise

Pourtant, si la France et l’Allemagne ont eu à peu près le même nombre de cas attestés (environ 190 000), la mortalité a été beaucoup plus élevée en France. Tandis que l’Allemagne ne déplorait, au 19 juin 2020, que 8 883 décès, soit un taux de 107 par million d’habitants, la France en comptait 29 617, soit un taux de 454 par million d’habitants.

Ce contraste ne peut s’expliquer par la différence d’intensité de la pandémie, puisque les deux pays ont été touchés presque simultanément et ont des densités moyennes de cas assez proches ; il est révélateur de l’inégal état de préparation des systèmes de santé et des différences entre les politiques de gestion de la crise.

Alors qu’en Allemagne, tests et masques permettant de repérer les cas et de limiter la propagation du virus ont été dès le début disponibles massivement, la France a été confrontée à une pénurie que le gouvernement a bien maladroitement tenté de masquer par une communication désastreuse. La situation a été aggravée par l’état du système hospitalier, affaibli depuis de nombreuses années, et disposant par exemple de trois fois moins de lits de réanimation que celui de l’Allemagne. Ce désastre sanitaire côté français est d’autant plus frappant que la politique de confinement imposée du 17 mars au 11 mai y a été bien plus stricte qu’en Allemagne, où elle variait beaucoup suivant les Länder.

La carte (figure 1) montre qu’en France les départements à fort taux de mortalité (supérieur à 400 par million) sont beaucoup plus nombreux qu’en Allemagne. Alors que chez nos voisins d’outre-Rhin seules les deux régions les plus touchées par la pandémie (Berchtesgaden et le Haut-Palatinat, le long de la frontière tchèque) sont dans cette catégorie, en France c’est le cas de l’ensemble des départements du Grand Est, ainsi que de la plupart des départements d’Île-de-France et de Picardie. On note également de forts taux de mortalité en Bourgogne, en Franche-Comté, le long du couloir rhodanien, ainsi que dans le Berry.

Les considérables écarts de mortalité entre les deux pays sont illustrés par la situation dans les régions frontalières. En Alsace, le nombre de décès s’élevait le 19 juin à 1 450 pour une population de 1,9 million d’habitants (soit 763 décès par million), alors que dans le pays de Bade voisin, on déplorait 414 décès pour une population de 1,6 million d’habitants (soit 259 décès par million).

Figure 1 : géographie de la mortalité due au Covid-19 en France et en Allemagne, situation au 19 juin 2020

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De fortes inégalités spatiales à l’intérieur de chaque pays

L’étude de la répartition de la mortalité fait apparaître de grandes inégalités régionales à l’intérieur de chaque pays, en grande partie en raison de la distribution spatiale très inégale du virus, mais aussi parce que le taux de décès rapporté au nombre de cas varie fortement. Avec un nombre d’habitants équivalent, le département des Vosges a ainsi eu six fois plus de malades hospitalisés et dix fois plus de morts que celui de la Haute-Vienne. Comme le montre la figure 2, il existe bien une corrélation entre densité de cas par département et taux de mortalité.

Toute l’Allemagne du Nord et les nouveaux Länder (correspondant à l’ancienne RDA absorbée lors de la réunification de 1990) affichent des taux de mortalité faibles. Mais un certain nombre de territoires ressortent par des taux de mortalité nettement plus bas par rapport à la densité de cas. Au sein des régions allemandes comptant le plus de cas, l’agglomération de Munich a un taux de décès rapporté au nombre de cas attestés parmi les plus faibles de tout le sud du pays. C’est pourquoi les taux de mortalité rapportés à la population totale varient du simple au triple entre Munich (153 décès par million d’habitants) et la région de Rosenheim-Berchtesgaden (487 décès par million d’habitants).

En France, on retrouve des écarts considérables dans les taux de décès rapportés au nombre de cas traités à l’hôpital. Ils varient d’un maximum de 28 % dans l’Indre à des minima de 8 à 14 % dans plusieurs départements du sud de la France. Dans tout le sud-ouest de la France, où la densité de cas est faible, les taux de mortalité sont largement inférieurs à 100 par million d’habitants, avec des minima inférieurs à 30 dans les départements les moins touchés. Contrairement à l’Allemagne, tous les départements comportant une forte densité de cas ont des taux de décès élevés, presque toujours supérieurs à 18 % des cas hospitalisés. Néanmoins, il existe des contrastes importants, y compris en Île-de-France. À densités de cas équivalentes, les Hauts-de-Seine ont un taux de décès nettement inférieur à celui de Paris. Il en va de même pour les Bouches-du-Rhône qui, avec une densité de cas comparable, a un taux de mortalité qui atteint 77 % de celui du département du Rhône et 55 % de celui de la Meurthe-et-Moselle.

Figure 2 : densité de cas (pour 100 000) et taux de mortalité (par million) par département en France, situation au 19 juin 2020 :

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02, Aisne ; 06, Alpes-Maritimes ; 10, Aube ; 13, Bouches-du-Rhône ; 18, Cher ; 36, Indre ; 44, Loire-Atlantique ; 51, Marne ; 52, Haute-Marne ; 54, Meurthe-et-Moselle ; 55, Meuse ; 57, Moselle ; 59, Nord ; 67, Bas-Rhin ; 68, Haut-Rhin ; 69, Rhône ; 74, Haute-Savoie ; 75, Paris ; 77, Seine-et-Marne ; 78, Yvelines ; 80, Somme ; 88, Vosges ; 90, Territoire de Belfort ; 92, Hauts-de-Seine ; 93, Seine-Saint-Denis ; 94, Val-de-Marne ; 95, Val-d’Oise ; 976, Mayotte.

Les départements situés au-dessus de la courbe de tendance ont des taux de mortalité à l’hôpital supérieurs à la moyenne française (18,56 %) ; ceux situés en dessous ont des taux inférieurs à cette moyenne.

Comment interpréter ces différences de mortalité ?

Les différences de taux de mortalité peuvent s’expliquer par trois types de causes.

La mortalité est d’abord corrélée à l’intensité de la pandémie et donc, en partie, à la tenue de rassemblements (de loisir ou religieux), ou à des configurations géographiques ayant favorisé la propagation du virus au sein de la population. Celle-ci a pu être différemment affectée en fonction de sa structure par âge qui peut varier notamment entre les régions urbaines et les régions rurales. Étant donné que la plupart des décès liés à la pandémie ont frappé des personnes âgées, la proportion d’habitants de plus de 65 ans peut expliquer une partie des différences. C’est le cas, semble-t-il, en Bavière ; mais ce n’est pas généralisable.

En France, il est difficile de se prononcer car on ne dispose pas des données des Ehpad par département. De plus, il existe aussi un biais dans les données de mortalité car dans les départements très ruraux les malades gravement atteints ont été transférés dans les hôpitaux des capitales régionales. L’autre explication possible aux différences de mortalité a trait à la qualité du système hospitalier et des traitements qui y ont été prodigués. Lorsque l’on pourra faire un bilan définitif, il sera donc intéressant d’analyser ce qui relève des caractéristiques de la population et ce qui découle des qualités et défauts du système de santé et de l’efficacité des traitements utilisés. Espérons que l’on pourra en tirer des enseignements afin de mieux gérer une prochaine crise sanitaire.The Conversation

Michel Deshaies, professeur de géographie, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Zukunft braucht... Erinnerung.

Par Le 02/07/2020

Mémoire, histoire et reconnaissance : un débat profond qui mérite les nuances

Michel Wieviorka, Fondation Maison des Sciences de l'Homme (FMSH) – USPC

Racisme et antiracisme, violences policières, déboulonnage des statues, mémoire historique, statistiques ethniques : le débat contemporain s’inscrit à bien des égards dans la continuité de questions posées au fil du demi-siècle qui vient de s’écouler. Pourtant, il est assez largement oublieux des échanges, des passions mais aussi des recherches qui ont ponctué cette période.

Il fait les frais du présentisme, qui consiste à vivre dans l’actualité, sans capacité de se projeter vers l’avenir, ni de réellement considérer le passé. Le débat s’installe dès lors dans une actualité qui rend difficile de penser l’unité profonde de phénomènes que tout, effectivement, distingue empiriquement.

La France est engagée dans une mutation qui passe par la mise en cause de sa capacité à intégrer au sein d’un même cadre sa vie proprement sociale, son État-nation et son modèle républicain. Dès la fin des Trente Glorieuses, chacune des composantes de ce cadre a commencé à se transformer, et leur articulation fonctionnelle se décompose.

En cessant d’être industrielle, la société proprement dite a vu s’étioler le conflit central opposant le mouvement ouvrier et les maîtres du travail. Or, ce clivage donnait son sens à bien des mobilisations autres qu’ouvrières : l’espace s’est ouvert à d’autres contestations, souvent à forte charge culturelle, sans adversaire social identifiable aisément, lourdes de subjectivités individuelles souvent rétives à toute négociation ou recherche de compromis.

Contestations disparates

Les enfants des « travailleurs immigrés », de plus en plus confrontés au chômage et à l’exclusion sociale, ont eu tendance à être identifiés, et à s’identifier eux-mêmes en termes religieux – l’islam – voire ethniques.

De façon générale, le mouvement social de l’ère industrielle a laissé place à des contestations disparates, sans sens ni repères communs, à une société fragmentée dans ses luttes – la notion d’archipel popularisée par Jérôme Fourquet s’applique aussi aux mobilisations collectives.

La nation, au sortir d’une décolonisation douloureuse, a été de plus en plus interpelée par la construction européenne, et inquiète du fait de la globalisation économique.

En même temps, le racisme était de plus en plus « différentialiste », c’est-à-dire défini par le rejet de l’altérité, perçue alors comme une menace pour l’intégrité culturelle de la nation, alors qu’auparavant, il se caractérisait plutôt par des logiques d’infériorisation facilitant l’exploitation de ses victimes.

Dès lors, les objets de ce rejet tendaient eux-mêmes, avec le soutien éventuel d’acteurs politiques et d’intellectuels, à se définir dans cette perspective, et à réclamer qu’on en tienne compte. Ce qui a favorisé les demandes de statistiques ethniques (et en fait aussi religieuses et raciales), dont il était alors attendu qu’elles permettent de mieux cerner les discriminations.

Mais cette perspective est à manier avec précaution, car elle peut également faciliter des discours moins respectables : ainsi, en mai 2015, Robert Ménard, le maire de Béziers, a trouvé bon de compter les élèves musulmans scolarisés dans les écoles de sa ville – et a annoncé un chiffre de 64,6 %.

Carences de l’école publique

La République, pour sa part, a peiné chaque jour davantage à incarner les valeurs universelles de sa fière devise – liberté, égalité, fraternité : le discours est devenu ici incantatoire. Là où ce qui était bon pour les entreprises publiques l’était aussi pour leur personnel et pour le pays, on a vu prospérer les forces du marché et s’affirmer les égoïsmes corporatistes d’acteurs ne pouvant plus s’identifier à un combat universel et ne se mobilisant que pour promouvoir leurs intérêts particuliers.

La fin de la conscription a été aussi celle d’un brassage social facteur d’unité. L’école publique a cessé d’alimenter le mythe de l’égalité républicaine, et il a bien fallu, de surcroît, en admettre les carences, révélées, à l’échelle internationale, par ses classements bien modestes dans les enquêtes PISA.

La laïcité, valeur républicaine par excellence, est devenue l’objet de polémiques exacerbées par les affaires dites de « foulard ».

Le tout relativement intégré que constituaient la société industrielle, la République et la nation a commencé à se fragmenter, les fissures puis les failles se sont multipliées. Les débats actuels traduisent une amplification de ces phénomènes, qui ont fait l’objet de nombreuses recherches en sciences sociales et politiques, dès les années 80.

Des outrances qui interdisent le débat

Mais il y a aussi du nouveau. Il y a d’abord l’image fallacieuse, mais prégnante, portée par d’importants acteurs politiques, tel Manuel Valls (dans un entretien paru dans Valeurs actuelles, le 18 juin 2020) par des intellectuels respectables, comme Élisabeth Badinter (dans un entretien paru dans l’Express, 16 juin 2020), mais aussi par l’extrême droite, d’un clivage qui serait central alors qu’il n’est que secondaire et qui déboucherait sur une lutte à mort entre trois camps, tous radicalisés, raidis dans leur idéologie.

Le premier camp rassemble les tenants d’une conception pure et dure de la République, tels les animateurs du mouvement « Printemps républicain », le deuxième regroupe les partisans d’une version fermée et homogène de la Nation, voire de la race blanche, qu’inquiète ce que Renaud Camus a appelé « le grand remplacement ». Viennent enfin les « Indigènes de la République » et autres « décoloniaux » extrêmes, promoteurs d’un combat semblant tendre à la guerre des races. Les « républicanistes » et les « nationalistes » peuvent éventuellement se rejoindre.

Cette présentation radicale des enjeux contemporains enflamme l’atmosphère. Alors qu’à la fin des années 80, Régis Debray nous invitait élégamment à choisir entre être « républicain » et être « démocrate » », ce qui laissait de la place à de véritables échanges, l’outrance actuelle des positionnements radicaux interdit le débat en rejetant dans le non-sens ceux qui demandent, au contraire, que s’ouvrent des échanges informés, démocratiques, ouverts. Ceux, également, dont les demandes de vérité et de justice, si centrales dans les manifestations récentes à propos de la mort d’Adama Traoré, sont assimilées injustement à un combat communautariste ou racial.

Jusque dans les années 70, le ciment qui reliait la société, l’idée républicaine et la nation était fait aussi d’une conception de l’Histoire comme récit national porté par la République. L’ouvrage monumental « Les lieux de mémoire », paru sous la direction de Pierre Nora, est certainement la dernière forte expression de cette époque – la critique a noté à juste titre l’absence de « lieu colonial » dans cet ensemble de contributions.

Le récit national mis en cause

Des « mémoires » venues d’en bas ont contesté les conceptions républicaines et nationales éprouvées, à propos de la colonisation, mais aussi de la question juive, ou même, très tôt, de la question régionale. Cela ne pouvait que mettre en cause l’État républicain, qui ne laisse guère de visibilité aux minorités dans l’espace public, comme la nation, oublieuse de ses pages les plus sombres.

Cette peinture sur céramique rue des Petits-Carreaux, à Paris, l’un des derniers vestiges parisiens de l’époque coloniale, est régulièrement vandalisée. Anne-Christine Poujoulat/AFP

Les demandes actuelles que l’on déboulonne des statues ou que l’on débaptise des rues, des places ou des établissements scolaires poussent cette logique beaucoup plus loin. Elles aussi mettent en cause le récit national et républicain, et, au-delà, le récit qui s’intéresse à la longue phase monarchique de la construction de notre État.

Mais tout désormais ne se réduit pas à de nouveaux affrontements entre l’Histoire et les mémoires. Car viser à déboulonner des statues, débaptiser des rues, des places et autres lieux publics, ce n’est pas chercher à imposer une mémoire contre l’Histoire.

Une statue, un nom propre affecté à un lieu, une école, une place, en effet, ne sont pas en eux-mêmes le fruit de la recherche historique. Presque toujours, cela résulte du choix d’une collectivité, nationale, locale, ou d’une institution. Ce choix n’est pas non plus purement ou nécessairement mémoriel, au sens où il résulterait d’une demande portée par un groupe identifiable.

En fait, il s’est plutôt généralement agi, dans un passé plus ou moins éloigné, de rendre hommage à une personnalité, de mettre en valeur son apport, de rappeler son existence. Peut-être le mieux est-il de parler ici de reconnaissance.

Celle-ci, pour les personnages d’une certaine importance historique, engage l’État-nation républicain actuel. Demander qu’on déboulonne une statue ou qu’on débaptise un lieu, c’est dès lors contribuer à la prise de conscience, plus large, d’un phénomène capital : la décomposition du cadre en fonction sous la Troisième République et les Trente Glorieuses. Un cadre qui intégrait dans un même modèle la société, la Nation et la République, avec pour ciment l’Histoire.

C’est aussi accélérer cette décomposition, voire la brusquer, ce qui ne peut que susciter, en contrepartie, des raidissements en tous genres, républicanistes, nationalistes, racialisés et racialisants. Ce n’est pas l’Histoire, en tous cas pas directement, qui est en cause, c’est un récit politique porté dans l’espace public par d’autres que des historiens, même s’il les a aussi mis à contribution.

La mémoire comme enjeu politique

Dans ce contexte, le rôle de la mémoire change. La mémoire était surtout une force venue d’en bas, portée par les descendants de groupes minoritaires dont les souffrances historiques étaient passées sous silence, niées, oubliées ou minimisées.

Elle interpellait le pouvoir, en même temps que l’Histoire, elle les pressait d’être à l’écoute. Désormais, la mémoire est elle aussi un enjeu politique, un élément dont tout un chacun use dans le jeu des pouvoirs et des oppositions.

Elle inspire des politiques que l’on peut dire mémorielles. Elle est instrumentalisée de toutes parts, de manière politicienne, servant la stratégie d’acteurs qui veulent flatter tel ou tel secteur de l’opinion, ou se positionner sur le passé, sans compétence ou légitimité particulière s’il s’agit de dire la vérité historique.

Nous ne sommes plus, ou plus seulement, dans l’ère de la mémoire, des témoins et des victimes, mais dans celle des politiques et des contre-politiques mémorielles. Cela contribue un peu plus encore à déstructurer le modèle national et républicain dont nous avons hérité, et à affaiblir la portée de l’Histoire, à la fois comme récit national et d’État, ce qu’elle ne peut plus être, mais aussi comme recherche raisonnée, scientifique, de la vérité, dès lors que des historiens entrent eux-mêmes dans des jeux, des calculs et des opérations à la fois mémoriels et politiques.

Ce qui peut permettre à des groupes minoritaires de faire entendre leur voix fait des responsables politiques qui les écoutent les agents d’un récit historique sur lequel ils arbitrent et qu’ils instrumentalisent. Le rôle et la place de l’Histoire se reconfigurent.

Renouer avec une police de proximité

Le débat actuel sur les violences policières contribue lui aussi à l’accentuation de la déstructuration du modèle classique. Celui-ci en effet repose sur l’idée d’une police républicaine, au service du pouvoir légitime, incarné par un chef d’État et ses ministres, à commencer par celui de l’Intérieur.

Critiquer la police, comme c’est le cas à propos de son racisme et de son usage de la force, c’est mettre en cause le lien direct, théoriquement sans faille, qu’elle entretient avec le pouvoir au plus haut niveau, alors qu’aux États-Unis, les forces de l’ordre sont bien davantage sous contrôle local.

Envisager politiquement des changements significatifs, dans les méthodes policières par exemple, c’est engendrer nécessairement des tensions entre le pouvoir central et les policiers et gendarmes.

C’est donc aussi, une fois de plus, mettre en cause un mode d’intégration républicaine, dire qu’il fonctionne mal. Et c’est encourager certains policiers à rejoindre le camp de la radicalité républicaniste, celui du nationalisme extrême – ou les deux –, plutôt qu’à demander à l’institution policière d’affronter ces problèmes de racisme décrits par Fabien Jobard.

Or mieux vaudrait renouer avec l’esprit de la fin des années 80, quand l’idée d’une police de proximité était à l’ordre du jour, et que le ministère de l’Intérieur avait accepté que la recherche s’intéresse à la police, avec notamment la création de l’IHESI (Institut des hautes études de la Sécurité intérieure), qui, après avoir changé deux fois de nom, a été supprimé en octobre 2019.

Ne nous y trompons pas : ceux qui, quel que soit le lieu d’où ils parlent, adoptent des positions sans nuances, confondent histoire, mémoire et reconnaissance, et ne veulent voir chez les autres que guerre des races, violences communautaires, et conduites de rupture fonctionnent sur le mode de la prophétie autoréalisatrice. À force de dénaturer le débat et de nous dire qu’il faut choisir entre le chaos et l’autoritarisme, ils préparent le terrain de l’un, ou de l’autre.The Conversation

Michel Wieviorka, Sociologue, Président de la FMSH, Fondation Maison des Sciences de l'Homme (FMSH) – USPC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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